COMPTE-RENDU – L’Opéra de Montréal accueille une première mondiale pas tout à fait comme les autres : Clown(s), création d’Ana Sokolović, à la fois compositrice et librettiste. Un opéra en sept tableaux (avec prologue et épilogue), multidisciplinaire, qui convoque autant l’art lyrique que le cirque.
Sous ses airs faussement légers, Clown(s) retrace le chemin de plusieurs existences, de la naissance à la mort, à travers la figure parfois considérée comme désuète mais tout de même mythique du clown, cet être paradoxal qui trébuche pour mieux avancer. Le programme, volontairement sobre, agit comme une page blanche : libre à chacun d’y projeter ses propres affects. Rien n’est expliqué, rien n’est domestiqué. Tout est ressenti.
Un joyeux chaos parfaitement orchestré
Dès les premiers instants, le spectacle s’impose comme un feu d’artifice permanent. La mise en scène de Martin Genest, assisté de Stéphanie Capistran-Lalonde, ne laisse aucun répit. Cligner des yeux est une prise de risque : plusieurs actions se déroulent souvent simultanément sur le plateau, comme si la vie elle-même refusait de choisir où poser le regard. Un opéra devenu cirque… ou l’inverse, on ne sait plus trop !
Le langage explose en mille morceaux : fragments de langues, reprises de mèmes contemporains, mots qui apparaissent puis s’évaporent, donnant naissance à une sorte de novlangue, à la fois absurde et étrangement familière. L’humour, omniprésent, agit comme un cheval de Troie : on rit, puis on se surprend à être ému sans trop comprendre quand la bascule s’est opérée.

Un cirque jusque dans la fosse
Ici, personne n’échappe au nez rouge. Les clowns sont partout : sur scène, dans les costumes, mais aussi dans la fosse (et peut-être aussi dans le public, qui sait). Le chef d’orchestre Jiří Rožeň et les musiciens, eux aussi grimés, quittent parfois leur territoire habituel pour déambuler sur le plateau et participer activement à l’action. L’orchestre abandonne toute posture conventionnelle et devient un personnage à part entière.
La palette sonore est à l’image du spectacle : foisonnante, inattendue, avec une place marquante accordée aux ondes Martenot, dont les sonorités éthérées renforcent la dimension onirique et légèrement surréaliste de l’ensemble. Elles ponctuent aussi la métaphore de la mort par une palette de bleus, donnant l’illusion fugace d’une synesthésie (c’est-à-dire une association des sens) partagée.
Aline Kutan (soprano) aborde le spectacle avec une voix d’abord légère, presque diaphane, qui gagne progressivement en densité au fil des tableaux. Cette montée en puissance accompagne subtilement l’arc dramaturgique de l’œuvre. Sa prestation scénique, tout en douceur et en poésie, privilégie l’écoute et la nuance, donnant à son chant une fragilité assumée, jamais affectée.
Mireille Lebel (mezzo-soprano) impose une voix puissante, immédiatement reconnaissable, parfois au détriment de la stabilité sur certaines attaques. Mais cette tension vocale participe aussi à la force expressive du personnage. Son timbre riche, associé à une présence scénique élégante et maîtrisée, dégage une autorité naturelle, presque sculpturale.
Andrew Haji (ténor) offre un chant majoritairement solide, malgré quelques moments où le timbre se fait plus fluet. La ligne reste claire, lyrique, et portée par un visage très expressif. Fidèle à une tradition belcantiste, son jeu scénique demeure volontairement subordonné au chant : ici, la voix guide le corps, et non l’inverse.
Enfin, Bruno Roy (baryton) marque par un timbre clair mais texturé, vertical, solidement soutenu. La respiration est maîtrisée, le soutien constant, et chaque mot semble pesé, presque ritualisé. Sa présence hiératique confère au personnage une gravité tranquille, ancrant le spectacle dans une forme de solennité contenue.

Road trip existentiel et œuvre totale
Un objet revient, presque obsessionnellement : la voiture. Véritable fil conducteur de la narration, elle entraîne les personnages, et le public, dans un road trip métaphorique à travers les grandes étapes de l’existence. Rêve éveillé, tableaux impressionnistes, surréalisme assumé : peu importe la grille de lecture finalement. Ce qui compte, c’est le voyage partagé.
Clown(s) s’impose ainsi comme une forme contemporaine de Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale) intergénérationnel, où les arts se mélangent sans hiérarchie, et où l’émotion circule librement. La standing ovation éclate avant même la fin de l’œuvre, presque par réflexe, comme si le public voulait répondre immédiatement à ce qu’il venait de vivre.

Rire de tout, surtout de soi
Faut-il chercher un message ? À vous d’en juger. Mais une chose est sûre, Clown(s) ne donne pas de réponses. Il nous invite, dans un geste humble, à faire de nos existences clownesques un grand théâtre de la vie.

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