COMPTE-RENDU – L’Opéra de Paris reprend cette saison sa production d’Hamlet d’Ambroise Thomas signée en 2023 par Krzysztof Warlikowski. Si le metteur en scène privilégie une mise en abyme foucaldienne, une autre image de l’opéra apparaît aussi dans le face à face John Osborn – Adela Zaharia (Hamlet-Ophélie) :
Comme négligemment, Krzysztof Warlikowski parsème sa mise en scène d’un filet de clémentines, petite touche orange dans le monde glacé de l’asile que le plateau représente tout au long de l’opéra. Liées aux personnages d’Ophélie, promise d’Hamlet, ces clémentines semblent alors un lien ténu à un monde organique absent et à une histoire grecque que le livret suggère.

Dans cette mise en scène davantage que dans la pièce de Shakespeare, Hamlet est un personnage tiraillé par sa relation avec son père, mais aussi par sa relation avec sa mère, au plus proche de l’inceste. Avec l’image des clémentines sur scène, le héros se retrouve donc finalement à choisir « la plus belle » des femmes du royaume d’Elseneur, c’est-à-dire à trancher entre sa mère et Ophélie.
Pourtant le choix est loin d’être cornélien pour le public de la salle, tant Ophélie prend l’ascendant sur Gertrude. Celle-ci apparaît tout d’abord avec une voix presque voilée, mais Clémentine Margaine se rattrape dans la suite de l’opéra en laissant son mezzo-soprano prendre plus d’amplitude et de chaleur dans les aigus. Adela Zaharia tranche en Ophélie par la puissance d’une voix ronde et chaude, dans une intonation précise et ample qui donne énormément d’éclat à ses aigus, sans pour autant laisser de côté l’étrangeté de la partition d’Ambroise Thomas comme dans la scène de la folie.

Le rapprochement des voix de Laurent Naouri en spectre du roi défunt et Jean Teitgen en Claudius donne un niveau supplémentaire à l’aspect psychanalytique de l’opéra en mettant les deux « pères » au même niveau. Julien Henric traduit le parcours du personnage de Laërte par une rondeur de ton enthousiaste plus tard éclipsée (également concernant sa présence vocale et dramatique).
À l’inverse, John Osborn en Hamlet est d’abord timide avec un son nasalisé, mais déploie sa prestance (jusqu’à un peu de fatigue vers la fin, comme si l’apathie de ce froid asile venait à le gagner).

L’opéra se conclût sur la vision d’Ophélie soufflant ses propres cendres, l’âme un peu brulée par Hamlet, et comme dirait Taylor Swift dans The Fate of Ophelia, “As legend has it you / Are quite the pyro / You light the match to watch it blow.”
Les raisOns de la colère ?
Malgré des choix visuels parfois obscurs, caricaturaux pour les « fous » de l’asile, provocants de fait pour une partie du public, tout le monde au final en prend pour son grade dans un ballet de cirque terrifiant qui rappelle bien sûr le costume de clown triste porté par le spectre, que portera Hamlet dans la fin de l’opéra.
Tant Krzysztof Warlikowski que le chef Michael Schønwandt, qui dirige admirablement l’orchestre malgré les pièges de la partition, reçoivent les longs applaudissements du public conquis.
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Photos © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

