COMPTE-RENDU – Ce soir, l’Opéra de Rennes célèbre les 190 ans de son inauguration. Sur le velours rouge, trois silhouettes translucides s’invitent discrètement au concert. Charles Millardet, l’architecte visionnaire, la Dame Blanche, spectrale et élégante, et Rousseau de Lagrave, ténor au port altier, prennent place dans la loge fantôme, invisible aux vivants.
Le rideau se lève… et les fantômes aussi
Charles Millardet : chut, mes amis ! Écoutez donc ce monsieur. Il évoque la construction de mon chef-d’œuvre et l’évolution de la ville de Rennes : voyez comme il s’enflamme mais ces mentions de transformations modernes me troublent… Ils ont ajouté des projecteurs LED ! Où est le charme du gaz, je vous le demande ?
Dame Blanche : Allons Charles, tu aurais préféré des chandelles et de la fumée ? L’essentiel, c’est que le plateau reste hanté… Je rôde ici depuis l’inauguration, et j’ai rarement vu pareille effervescence. Quelle foule !
Rousseau de Lagrave : Effervescence, certes, mais je note que les musiciens prennent quelques libertés avec les partitions. Sauf ce jeune ténor, Jean Miannay… quelle voix ! Il me rappelle mes plus belles heures, avant que je ne sois réduit à une ombre glorieuse. Quant à la soprano, Erminie Blondel, permets-moi de soupirer, chère Dame Blanche : je crois que mon cœur spectral bat la chamade !
Quand la musique fait vibrer les spectres
Charles Millardet : Avouez, l’acoustique est parfaite… même pour des oreilles d’outre-tombe. Mais dis-moi, Dame Blanche, pourquoi résistes-tu toujours à l’appel de Georges ? Il t’attend depuis… eh bien, depuis 1836 tout de même !
Dame Blanche : Georges m’appelle, oui, mais l’interprétation musicale (de Jean Miannay) m’envoûte. Je suis sous le charme de sa voix puissante au timbre brillant, au registre aigu expressif et nuancé. Sa diction impeccable rend le texte particulièrement audible. Il faudra qu’il patiente jusqu’à la dernière note avant que je ne le rejoigne !
Rousseau de Lagrave : Patience et passion comme dans cet air extrait de Robert le Diable si bien interprété par ma belle soprano de sa voix agile au timbre moiré, au vibrato léger et dont les aigus puissants me remplissent d’extase. Cependant, les arrangements instrumentaux m’étonnent. Quelle audace de réduire l’orchestre à quelques musiciens. Ils sont huit et il n’y a même pas de chef pour les diriger !
Dame Blanche : Rousseau, tu râles plus fort que la contrebasse. Avoue que cela sonne plutôt bien. Il y a un bel équilibre entre les cordes et les vents et ce dès l’ouverture de l’opéra qui porte mon nom. Les musiciens s’écoutent entre eux, sont précis dans leurs interventions, contrôlent la justesse et sont attentifs à la restitution d’un timbre mat, boisé comme au bon vieux temps. Je vois souvent Monsieur Gildas qui a fait les arrangements : tout comme moi, il hante souvent le plateau de l’opéra avec sa troupe de chanteurs. Il était d’ailleurs ici, pas plus tard que la semaine dernière pour les représentations de Lucia di Lammermoor.
Charles Millardet : Sois indulgent, Rousseau ! L’orchestre est certes réduit mais cela permet d’entendre parfaitement les deux chanteurs. D’ailleurs, tu fredonnes depuis cinq minutes l’air de « La Dame Blanche », on va bientôt te confondre avec le capitaine Haddock* !
Rousseau de Lagrave (sourire en coin) : Je suis l’esprit critique, cher architecte. Et je dirais même… l’esprit musical. Quant à toi, Dame Blanche, attention à ne pas effrayer le jeune chanteur trop tôt, il pourrait partir avant le final. Et ce serait dommage : j’ai encore la larme à l’œil après son interprétation toute en finesse d’ « una furtiva lagrima », accompagné délicatement par le basson.
Dame Blanche : cher ami, je n’effraie que les imprudents et les sopranos sans vibrato.
Quel beau final avec ce duo extrait de La Fille du Régiment ! Comme le chantent si bien nos deux chanteurs, nous « écoutons et jugeons ».
La grande réunion des ombres
Charles Millardet : Si le public pouvait voir ce que nous voyons… Les loges sont pleines de spectres ce soir ! Voyez donc, voici l’ancienne costumière, le chef machiniste et même l’insaisissable fantôme du balcon, venu saluer la nouvelle génération. Et là, le célèbre poète Édouard Turquety assis à côté d’Hippolyte Lucas, le tout aussi célèbre journaliste et critique dramatique.
Dame Blanche : oui, il a même son buste ici ! J’aperçois aussi la peintre Agathe Doutreleau accompagnée du sculpteur Jean-Baptiste Barré.
Charles Millardet : et là, n’est-ce pas mon confrère Jean-Baptiste Martenot ?
Dame Blanche : Quelle assemblée ! Jadis, la salle était hiérarchisée : bourgeois au balcon et dans les loges, classe moyenne au parterre, ouvriers, étudiants (et filles de joie) au poulailler. Regardez-les aujourd’hui, mêlés, riant ensemble, venus pour le plaisir du spectacle.
Rousseau de Lagrave : Voilà, c’est cela, le progrès : le public lui aussi s’est transformé. La magie du concert enveloppe tous ceux qui franchissent la porte, transcende les siècles et les différences. Et moi, je chante toujours… dans le cœur de ceux qui aiment l’opéra.
Dame Blanche : Ce soir, l’Opéra de Rennes vit, respire, et nous hante tous, vivants ou fantômes. Ce concert commémoratif me rappelle pourquoi je hante ces lieux : pour l’ambiance, la musique… et les ragots d’outre-tombe.
Rendez-vous dans cent ans pour de nouvelles histoires… et quelques nouvelles apparitions !
Quelques précisions : Tous les artistes cités ont existé et contribué à la vie artistique rennaise.
- Charles Millardet : architecte de l’Opéra de Rennes.
- La Dame Blanche : héroïne de l’opéra éponyme écrit par Boieldieu et joué le jour de l’inauguration de l’Opéra de Rennes le 29 février 1836.
- Théophile Rousseau-Lagrave, dit Rousseau de Lagrave : célèbre ténor qui fit ses débuts sur la scène de l’Opéra de Rennes avec La Favorite de Donizetti, qui fit sa gloire. Il interpréta également le rôle d’Edgard dans Lucie de Lammermoor, Le comte Ory et bien d’autres rôles. Il était également peintre et sa vie fut rocambolesque.
Les interprètes de ce concert :
- Guillaume Kazerouni : présentation
- Ensemble Astrolabe (Lucca Alcock : direction artistique)
- Erminie Blondel : soprano
- Jean Miannay : ténor
*Dans Le crabe aux pinces d’or (Hergé), Haddock chante l’air : « Prenez garde ! / La dame blanche vous regarde »
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