COMPTE-RENDU – Le Théâtre des Champs Élysées présente La Voix Humaine de Francis Poulenc, avec Patricia Petibon dans une mise en scène d’Olivier Py. L’œuvre, courte, est mise en miroir avec Point d’orgue, créée sur ces mêmes planches en 2021, par Thierry Escaich sur les mots d’Olivier Py. La scénographie est assurée par Pierre-André Weitz avec Ariane Matiakh à la tête de l’Orchestre National de France.
Le rouge et le noir
Le rideau se lève avant que les lumières de la salle soient éteintes (ce qui trahit un public clairsemé). Un mur de briques noires, vu de la rue, un trou dans le mur, donne sur l’intérieur de l’appartement. Tout est noir sauf le papier peint rouge vif et les rideaux, ainsi que la robe de satin porté par Patricia Petibon. Au-dessus du lit noir, une copie de Ophélie du peintre anglais John Everett Millais, déjà morte ou endormie, cela annonce le destin de la protagoniste de Poulenc.

La Femme débarque dans le noir, en claquant la porte, déjà complètement défaite. Entre voix parlée et chantée (Sprechgesang pour les intimes), cet espace où l’on entend la rondeur de sa voix, elle y met beaucoup de souffle. Les consonnes gagneraient à être plus projetées mais la chanteuse y remédiera au fur et à mesure des deux pièces. Elle s’empare du tableau, signifiant que c’est bien elle, Ophélie, qui va à la dérive. Dans cette tragédie lyrique où l’actrice et la chanteuse ne doivent faire qu’une, durant 50 minutes seule sur scène, l’endurance est de mise : Patricia Petibon a la corporalité gainée et flexible tout à la fois (elle saute sur le lit, se contorsionne). Elle choisit ingénieusement une voix tantôt lisse, las, mais résonnante, qu’elle contrebalance lors des passages plus animés, d’une voix lyrique complète avec un vibrato lent et beaucoup de rondeur. Elle est drôle dans son mordant, dans sa folie vive, son désespoir. Elle rend ses répliques tout à fait piquantes : l’œuvre n’est absolument pas linéaire, avec ces vociférations aux interlocutrices trop curieuses qui ne cessent de se tromper de numéro.
Silence ! Ça tourne
On ne laisse tout de même pas une actrice seule, aussi grande soit-elle, on l’accompagne : ici, avec la scénographie et les lumières (Bertrand Killy). À un cri, la chambre se teinte de rouge, et le mécanisme circulaire s’enclenche, la pièce se met à tourner, tout est sens dessus dessous. Puis la lumière passe au vert, ces changements francs de couleurs sont tout à fait hitchcockiens (rouge et vert et non rouge et bleu mais tout de même), combinés à une musique large, cuivrée et boisée, qui donne cette impression de polar. Ce mouvement circulaire, est un vrai coup de fouet visuel, nourrissant tout à fait le discours musicale et poétique de la pièce.

Pour relier les deux pièces entre elles, Jean-Sébastien Bou et Cyrille Dubois apparaissent déjà dans la première partie (rôles muets), marchant en bas de l’appartement. L’un est au téléphone… on se doute qui est à l’autre bout du fil. Le but de cette pièce n’est-il pas de ne pas voir l’interlocuteur ? De rester dans cet espace d’incertitude, de l’imaginer nous-même ? Mais quelles questions pose-t-il donc pour qu’elle réponde cela ? C’est le même principe que dans les dessins animés tels que Tom et Jerry, où l’on ne voit jamais les humains qui les entourent. Parfois leurs voix nous parviennent mais jamais leurs visages. Qui n’a pas été frustré, curieux, espérant en vain apercevoir un jour, ces figures en entier ? Le public reste fasciné par cette soprano colorature à la chevelure rousse, et l’applaudit généreusement.
Pour aller plus loin : Avant-Scène Opéra, La Voix humaine / Les Mamelles de Tiresias
Dr Jekyll et M. Hyde
Point d’Orgue : chambre d’hôtel, scène de débauche. Ici, une pleine lune surplombe le lit, ultérieurement remplacée par un œil énorme, nous signalant qu’on nous voit, nous, voyeurs, assis sur un banc dans la rue d’en face pour admirer ce spectacle macabre. Jean-Sébastien Bou (Lui) ivre mort dans sa baignoire est un compositeur maudit « on ne peut pas danser sur une symphonie ». Sa voix résonnante s’impose très vite, la partition est intense et file tout droit. Il clôt l’œuvre, vaincu par son alter ego ou sa maladie, sur un falsetto sotto voce maitrisé. Cyrille Dubois (L’Autre) au vibrato sinueux et rapide, et à la voix claire, scande « l’argent est la raison de ma présence au monde ». L’Autre torture Lui, figure réelle (Elle, le voit et lui répond) ou imaginaire. Sa partition est vertigineuse. Il savoure chaque consonne qu’il prononce, tout est clair et compréhensible. La partition le pousse à des extrémités vocales, qui en découragerait plus d’un. Théâtralement on retrouve ces scénettes drolatiques comme dans La Voix Humaine, une pièce de théâtre s’improvise sous nos yeux « joues ma mère, maintenant joues la mort, joues Mozart ». L’humour noir s’invite, certainement pas au goût de tout le monde, mais au cœur de cette intensité musicale, au cœur de leur délire psychique, ça fait respirer. Le rire détend inévitablement, si l’on accepte de se laisser porter. Ils se font drôles dans leur folie et leur chaos. Cela dit, plusieurs personnes quittent la salle, peut-être qu’ils attendaient tous un coup de fil au même moment… peut-être qu’ils sont restés imperméables à cette création de Py et Escaich. Patricia Petibon (Elle), n’arrive que plus tard, sa voix habite le haut du registre, avec une liberté et un éclat réel : « je suis la vie, la lumière ». Sa déclamation est puissante, elle est mordante dans son médium.

Point d’orgue(aniste)
Musicalement, le spectateur est plongé dans le vif du sujet immédiatement, c’est intense, la relation entre les deux hommes est tellement électrique qu’elle emmène le spectateur. La musique traduit cette électricité par une rythmique dégringolante, cuivrée. La fin se simplifie, s’épure, enfin, après une majeure partie nichée dans le chaos, qui peut fatiguer. Elle, comprend qu’elle ne peut pas le sauver, Lui, arrête la lutte, L’Autre a finalement usé sa proie.

À la sortie de la salle, des bribes de conversations trahissent l’étonnement du public : « quelle idée », « il est pourtant organiste titulaire du grand orgue de Notre-Dame de Paris. »… Il y a pourtant quelque chose de magnétique qui nous repousse et nous attire à la fois, comme des voyeurs, qui ne peuvent s’empêcher de participer, ne serait-ce que par l’écoute, aux engueulades des voisins. Malgré tout, les vaillants auditeurs qui sont restés couvrent les solistes et la cheffe d’orchestre de félicitations et d’applaudissements. L’œuvre d’Escaich se suffit à elle-même, tout comme celle de Poulenc. Il n’est peut-être pas nécessaire de donner une voix à un rôle volontairement mis de côté par Cocteau et Poulenc. Pour une fois qu’une femme tient la scène, seule.

