OPÉRA — Cette production de l’opéra bouffe de Francis Poulenc par l’Opéra national du Rhin est donnée entre autres à Strasbourg dans le cadre de la Cité de la Musique et de la Danse. Un spectacle frais et vivifiant mis en scène par Jean-François Kessler, et dont les thèmes bousculent la France compassée de l’après-guerre.
Utilisant la réduction pour deux pianos effectuée en 1955 par Benjamin Britten et Viola Thunnard, cet opéra bouffe présente tous les avantages pour être montré dans de petits espaces et conquérir des publics nouveaux. La qualité musicale et théâtrale s’en ressent-elle ? Au contraire, ça déménage !
En route pour mai 68
L’ouvrage d’Apollinaire et de Poulenc traite de thématiques soulevées à l’issue de la Grande Guerre, et réactualisées au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Il fallait en effet repeupler la France, thème principal de cet opéra (c’est le réarmement démographique avant l’heure !) : d’où la création loufoque de ce personnage de père pondeur, capable de donner le jour à plus de 40.049 enfants (on a compté) après le départ de son épouse. Sujet connexe mais capital : le rôle joué par les femmes dans les usines et les champs pendant que leurs maris étaient à la guerre. Comment ça, c’est féministe ?
Dans un contexte contemporain, la transformation de Thérèse en Tirésias, réécriture moderne du récit mythologique notamment évoqué par Ovide, réinterroge sous un autre angle la question essentielle de l’identité de genre, traitée chez Apollinaire puis Poulenc par le procédé de l’absurde et de la farce. L’œuvre ne fait pas dans l’auto-censure !

Sous les pavés, la plage
Les choix esthétiques du metteur en scène Jean-François Kessler relèvent davantage de la comédie musicale que de l’opéra à proprement parler. En un incessant ballet savamment huilé, les chanteurs réunis sur le plateau se meuvent dans un décor souple, léger et agile, constitué de quelques panneaux mobiles et de nombreux accessoires. Très années 50, les costumes d’Emmanuelle Bischoff rehaussent le choix de créer un spectacle ludique et haut en couleurs, d’une extrême fluidité gestuelle.
Sans que la mise en scène ne cherche à aucun moment à imposer une lecture préconstruite (il est interdit d’interdire !), le public perçoit par l’humour pétillant et par la transparence du jeu d’acteur tout le potentiel subversif et transgressif d’un ouvrage aux connotations à la fois féministes et antimilitaristes, un bel hymne à toutes les formes de liberté et d’émancipation que peut suggérer le livret.
Reste jeune et tais-toi pas !
Pour la première strasbourgeoise c’est à la soprano colorature Jessica Hopkins qu’échoit le rôle de Thérèse, qu’elle joue et chante de manière vive, pétillante et enthousiaste. Certains chanteurs interprètent plusieurs personnages, à l’instar de Iannis Gaussin qui incarne d’une voix claire et parfaitement compréhensible les rôles de Monsieur Lacouf et du Journaliste. Le ténor Pierre Romainville endosse aisément le rôle du Mari par sa diction exemplaire et par sa voix sachant se plier aux subtiles inflexions de la langue française. Un plateau vocal juvénile qui renverse la table.
Enfin, un grand bravo aux deux pianistes, Anaëlle Reitan et Thibaut Trouche, pour avoir accompagné et soutenu le plateau. Bref, un spectacle un peu court en durée (moins d’une heure) mais d’une grande inventivité et d’une parfaite fluidité, ce que n’a pas manqué de souligner par ses chaleureux applaudissements le public strasbourgeois manifestement acquis à cette petite révolution !

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