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Une semaine au concours de Quatuor de Bordeaux

CONCOURS – Si, en rugby, l’Union Bordeaux-Bègles a corrigé samedi l’équipe de Northampton, en revanche le verdict du Concours de quatuor du Wigmore Hall en avril a été confirmé par le jury et le public de Bordeaux qui ont consacré le talent d’Opus13.

Dès lundi 19 mai, des centaines de mélomanes se pressaient devant l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux qui accueille toutes les épreuves : vétérans qui suivaient déjà le concours à Évian au siècle dernier, amateurs passionnés venant des Pays-Bas ou des États-Unis, accros aux compétitions qui étaient à Londres en avril pour assister au Concours du Wigmore Hall, familles bordelaises qui viennent soutenir les candidats qu’elles hébergent ou simples curieux qui profitent de la gratuité totale pour découvrir un art vanté par les connaisseurs. Tous se font une opinion personnelle, forcément subjective, sur l’immense travail accompli par les jeunes artistes et sont prêts à voter pour le prix du public. Mais c’est bien sûr le jury constitué de cinq membres de quatuors éminents du passé et du présent et de la pianiste Anne Queffélec qui, très attentif au premier rang de corbeille, a la lourde tâche de décerner le Grand Prix.

Jour 1 – Le Quatuor de demain

10 formations ont été retenues, parmi les 33 candidates qui avaient envoyé un enregistrement. Le quatuor britannique Kleio a déclaré forfait deux jours avant le début des épreuves donc seulement neuf candidats étaient présents au premier tour. Pas de quatuor exclusivement masculin cette année, tous les premiers violons sont même de jeunes femmes à l’exception du « primarius » du Quatuor français Elmire. Presque tous ont abandonné les partitions sur papier et utilisent une pédale pour faire glisser les pages sur leurs tablettes. Le Quartettsatz de Schubert et un premier mouvement de Haydn étaient imposés à cette première épreuve, avec une œuvre entière choisie dans une longue liste qui permettait à chacun de trouver de quoi se mettre en valeur. Mais le jury devait éliminer trois concurrents pour la demi-finale…

Les quatre Françaises du Quatuor Magenta n’ont pas su rendre toutes les subtilités du très bartokien Quatuor n° 1 de Ligeti, le quatuor hollandais Animato a connu trop d’accidents de justesse et les quatre Coréennes du Quatuor Ast doivent encore développer leur sensibilité.

Demi-finales – Première collab’

Lise Berthaud © Marie Rolland

Les six admis à la demi-finale devaient jouer l’Allegro con moto du Quintette à cordes opus 18 composé par Mendelssohn à l’âge de 17 ans, avec Lise Berthaud au poste de deuxième alto. On connaît la capacité d’adaptation de cette grande artiste qui a remplacé le mois dernier Laurent Marfaing au sein du Quatuor Modigliani en concert à Arcachon. Après une unique répétition avec chaque quatuor, elle a pu jouer six fois différemment jeudi et vendredi, mais tous n’ont pas su l’intégrer aussi bien : elle donnait parfois l’impression d’une pièce rapportée de luxe… 

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Le règlement imposait encore l’élimination de trois candidats à l’issue de la demi-finale. Les deux derniers Français n’ont pas franchi cette étape. Celui qui a choisi le nom de Métamorphoses en hommage à Ovide était le seul à jouer debout, ce qui donne plus de liberté de mouvements mais rompt l’équilibre visuel puisque la violoncelliste est obligée de rester assise. Au premier tour, il avait bien défendu la musique française avec Ainsi la nuit de Dutilleux mais il a moins bien réussi avec le quatuor n°3 de Tchaïkovski qui a paru bien long. Le Quatuor Elmire a mis autant d’élégance dans le Quatuor V de Pascal Dusapin que dans Mendelssohn. Sa musicalité dans le Quatuor n° 3 de Schumann a séduit de nombreux auditeurs qui auraient bien aimé le réentendre en finale mais son interprétation est restée trop sage : il n’a pris aucun risque alors que l’oeuvre requiert un grain de folie.

Le Quatuor Métamorphoses © Erdős Dénes

Composé de deux violonistes coréenne et japonaise qui échangent leur place, d’un altiste néerlandais et d’un violoncelliste taïwanais, le Quatuor Hana était le candidat le plus cosmopolite mais concourait sous les couleurs allemandes car travaillant à Munich. Au premier tour, il avait séduit par son interprétation de l’Opus 106 de Dvořák, conjuguant raffinement et puissance orchestrale. En demi-finale, il était encore captivant dans les théâtrales Cinq Pièces de Schulhoff et le Quatuor n° 3 de Bartók, faisant preuve d’une cohésion remarquable. Lui aussi aurait pu figurer en finale mais le jury en a décidé autrement. Il est vrai qu’il devait garder seulement trois candidats…

Finale – Royale !

Krystof Maratka © Nemo Perier Stefanovitch

La finale voyait donc s’affronter trois continents avec Arete originaire de Corée, Terra venu des États-Unis et Opus13 partagé entre deux Norvégiens et deux Suédois. La pièce imposée était une commande du concours au compositeur tchèque Kryštof Mařatka qui partage sa vie entre Paris et Prague. Amedea est inspirée par un portrait de Modigliani intitulé Visage d’une jeune fille. Les concurrents ont eu trois mois pour travailler une partition de 10 minutes aux indications extrêmement précises, commentée par une vidéo de 40 minutes envoyée par le compositeur. Bien sûr, personne dans le public n’a pu juger la conformité des interprétations au texte d’une œuvre créée en direct mais chacun a pu constater que l’imagination sonore d’Opus13 surpassait celle de ses concurrents : on a vraiment entendu des sonorités de viole de gambe et de flûte, des cloches, du chant oriental accompagné à l’oud, du vent dans les branches et une transe finale mêlant l’amour et la mort. 

© MC Monon

Le Prix de l’oeuvre contemporaine lui est donc naturellement revenu. L’intensité de son jeu dans le Quatuor n° 2 de Bartok avait déjà surclassé le premier tour, son interprétation en demi-finale de l’unique quatuor de son compatriote Grieg aurait presque pu concurrencer le splendide CD du Quatuor Modigliani, il se meut naturellement dans l’univers mozartien et sa version de La Jeune Fille et la Mort de Schubert n’a laissé personne de marbre. Il emporte donc sans conteste le 1er Grand Prix, le Prix du public et le Prix décerné par les élèves de deux classes de première des lycées Camille Jullian de Bordeaux et Václav Havel de Bègles. Une tournée internationale, quatre archets de grande valeur et l’enregistrement d’un album complètent la dotation financière. 

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Les Coréens du Quatuor Arete avaient eu le courage de s’attaquer à un monument comme la Suite lyrique de Berg au premier tour, ils avaient fait sensation en demi-finale par leurs cris dans le très violent Quatuor n° 3 « La Chasse » de Jörg Widmann, mais leur sonorité dans l’Opus 41 n° 1 de Schumann a paru trop acide et leur version des « Dissonances » de Mozart a pâti de la comparaison avec celle d’Opus13 qui a suivi. Même si le Quatuor n° 8 de Beethoven a bien couronné leurs trois prestations, ils devront se contenter de la 3e place.

Quatuor n° 3 « La Chasse » de Jörg Widmann

Le Quatuor Terra, le seul à se produire en position « américaine » avec l’altiste à droite, a été ovationné dès le premier tour pour sa virtuosité dans le Quartettsatz et dans le Finale du Quatuor n° 1 de Britten. La vitesse à laquelle il a joué la fugue conclusive du Quatuor n° 9 de Beethoven était aussi à couper le souffle. Mais son maniérisme dans le K. 421 de Mozart n’a pas été du goût de tous. Il conserve donc la même deuxième place qu’il avait obtenue à Londres en avril.

Conclusion : roulez, jeunesse !

Certes, les auditeurs de la finale du concours n’ont pas été aussi nombreux que les spectateurs de la finale de la Champions Cup de rugby à la même heure mais ils n’ont pas vécu des émotions moins fortes. Ils souhaitent tous à Opus13 la même brillante carrière que celle que connaît Leonkoro depuis ses premiers prix enchaînés à Londres et à Bordeaux en 2022. Mais ce sont bien les neufs jeunes quatuors qui méritent de réussir dans la voie si exigeante mais si exaltante qu’ils ont choisie.

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