COMPTE-RENDU — 17 juin, Théâtre Royal de La Monnaie, Bruxelles. Première de Tosca (Puccini) mise en scène par Rafael R. Villalobos. Le spectacle se présente comme les rushes d’un film de Pier Paolo Pasolini resté inachevé.
Séquence 1 – dispositif
Le plateau s’ouvre comme un décor en construction permanente. Les structures blanches mobiles d’Emanuele Sinisi dessinent des arches qui ne stabilisent jamais l’espace. Le cadre reste instable, en recomposition continue.
La scène ne représente pas : elle enregistre.
La lumière de Felipe Ramos agit comme une caméra invisible. Rien n’est vécu directement : tout semble déjà filmé.
Les costumes contemporains déplacent l’action hors de toute époque identifiable. L’opéra devient matière de tournage.
Par instants, des éclats caravagesques : contrastes violents, corps transfigurés par la lumière, beauté et brutalité dans une même coupe.
Séquence 2 – montage
Dans la fosse, l’Orchestre Symphonique de la Monnaie sous la direction de Jordan de Souza fonctionne comme une table de montage.
Les ruptures rythmiques remplacent les fondus. Les motifs ne s’enchaînent pas, ils se coupent, se heurtent, se relancent.
Le drame n’avance pas : il s’assemble par fragments.

Séquence 3 – acteurs
Tosca (Leah Hawkins) apparaît d’abord comme un plan incertain, presque surexposé. Puis quelque chose se fixe peu à peu : une densité, une continuité du regard. Comme si le film trouvait lentement sa mise au point.
Cavaradossi (Stefano La Colla) reste dans une image fissurée. Une voix qui refuse la ligne droite, qui abîme l’héroïsme. Dans E lucevan le stelle, le temps se dédouble : plusieurs récits coexistent dans un même plan.
Scarpia (Lucio Gallo) impose une présence d’autorité froide, mécanique, sans intérieur lisible. Le pouvoir comme simple dispositif.
Séquence 4 – Pasolini
Au bord du cadre, deux figures : Pasolini jeune et Pasolini âgé.
Ils regardent. Ils enregistrent.
Présents dans l’image mais toujours légèrement en retrait, ils semblent en être les cinéastes invisibles, guidant le regard sans jamais entrer tout à fait dans le récit.
Ils constituent le hors-champ du film.

Séquence 5 – violence
Le deuxième acte bascule.
Le plateau devient espace de domination.
La référence à Salò affleure, non comme citation, mais comme matière qui traverse l’image.
La violence s’expose frontalement. Les corps sont exhibés sans protection, dans une esthétique qui fait du malaise une composante essentielle de l’image.
Séquence finale – arrêt sur image
La mort de Cavaradossi ne clôt rien. Elle se fige.
Image fixe.
Tosca disparaît dans une verticale de lumière.
Le film s’interrompt.
Mais la caméra continue d’enregistrer, obstinée.
Dans ce résidu d’image, Villalobos laisse apparaître un cinéma pasolinien qui n’a jamais été tourné, mais qui existe désormais comme un film monté dans la mémoire d’un public bruxellois acquis au spectacle dès le premier acte.

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