DANSE – Et si le porté était l’une des plus belles manières d’exprimer le deuil sans un mot ? Dans Contre-Nature, dix danseurs acrobates formant la Compagnie de Chaillot, aussi à l’aise dans les airs qu’au sol, s’élèvent, se rattrapent et, surtout se soutiennent. Une chorégraphie de Rachid Ouramdane, d’une grande beauté, qui nous fait flotter dans les nuages pour mieux évoquer le souvenir des disparus au Théâtre Quintaou d’Anglet dans le cadre du Festival Le Temps d’aimer la danse.
Sur une scène enfumée, des silhouettes fantomatiques avancent puis reculent dans un fascinant mouvement répétitif. Après Möbius Morphosis au Panthéon et Vertige au Grand Palais, Rachid Ouramdane poursuit son exploration du geste aérien. Ici, la danse fusionne littéralement avec l’acrobatie pour inventer un nouveau langage chorégraphique hybride où chaque corps ne cesse de chercher son partenaire.
Porter le manque
Un bras devient un appui, une cuisse un tremplin. Un danseur saute dans les bras d’un autre avant de poursuivre sa route. Les corps s’empilent, forment des pyramides humaines, s’élèvent puis chutent. Spectaculaire, c’est clair, mais la virtuosité ne vaut ici que par ce qu’elle raconte : notre dépendance aux autres.
Dans Contre-Nature, le porté devient une puissante métaphore du deuil. Porter l’autre, s’agripper à lui, c’est aussi apprendre à porter son absence en soi. Quand un corps chute, un autre est là pour amortir sa chute. Quand un danseur répète seul, un deuxième vient compléter son mouvement, puis un troisième, jusqu’à donner naissance à une chorégraphie collective. Bref, nous sommes faits des autres : de ceux qui nous accompagnent, de ceux qui nous quittent, de ceux qui nous empêchent de tomber. Chez Ouramdane, personne ne s’envole jamais seul.
La mémoire en apesanteur
Mais derrière ces gestes aériens spectaculaires se cache un sujet autrement douloureux : la perte d’un être aimé. En effet, le chorégraphe, qui a perdu son frère cadet, lui dédie ce spectacle.
Au début de la pièce, un enfant avec une capuche apparaît. Un homme lui prend la main, le soulève et l’emmène au loin dans les brumes de l’arrière-scène. Tout est déjà dit dès le commencement : quelqu’un s’en va et ceux qui restent doivent continuer à vivre.
Ce même petit garçon reviendra à la fin, en maillot de bain, face à la mer. L’écume se mêle à la fumée dans une image aussi belle que spectrale. Avec sa magnifique scénographie, Sylvain Giraudeau efface les frontières entre le monde des vivants et celui des disparus. Une faille entre deux mondes, comme si le souvenir permettait encore aux absents de flotter parmi nous. « La mort est l’affaire de ceux qui restent » affirme Ouramdane et c’est précisément ce que raconte cette création.
Bref, tout est fluide, souple et maîtrisé : les portés, les chutes, les transitions, les images. Une chorégraphie magnifique qui célèbre la fragilité de la vie sans tomber dans le pathos. Une jolie leçon de danse où chaque envol dépend de celui qui vous porte et où les morts continuent de vivre à travers ceux qui restent.

