DANSE – Après sept ans d’absence sur la scène parisienne, la légendaire compagnie américaine de Martha Graham investit le théâtre du Châtelet pour célébrer le centenaire de sa naissance ! Elle nous propose un dialogue fascinant entre les chefs d’œuvres de Graham et la nouveauté contemporaine.
Deux programmes en alternance : le premier explore la mythologie grecque chère à Graham, et le second propose une réflexion sur l’amour et la guerre avec une guest star sur certaines dates : Aurélie Dupont.
Surnommée par le Time Magazine « danseuse du siècle », Martha Graham (1894-1998) a révolutionné la danse moderne avec une approche complètement novatrice : des mouvements qui partent du bassin et de la respiration, suivant l’impulsion naturelle du corps. Créatrice prolifique et visionnaire – 181 ballets à son actif –, elle forma des chorégraphes de légende comme Cunningham et Taylor, tandis que Rudolf Noureev, Mikhail Baryshnikov, Liza Minelli ou Madonna venaient perfectionner leur pratique auprès d’elle. Sa compagnie perpétue l’héritage, tout en l’ouvrant aux chorégraphes d’aujourd’hui comme Hofesh Schechter et Jamar Roberts.
Programme A : Les Mythes au féminin
Errand into the Maze – le labyrinthe intérieur
En 1947, Martha Graham s’attaque au mythe du Minotaure pour en faire une version féministe : c’est Ariane, et non Thésée, qui s’aventure dans le labyrinthe pour affronter la bête. Une chorégraphie féministe où l’héroïne affronte moins un monstre que ses propres démons de façon viscérale. La scénographie d’Isamu Noguchi est d’une simplicité percutante : le Minotaure, cagoule sur le crâne, torse nu, porte un slip couleur chair qui le rend étrangement vulnérable. Les bras entravés à distance de son corps par un long bâton, il est condamné à une danse rigide. Face à lui, Ariane, innocente en robe blanche, ondule. Deux forces antagonistes, qui se cherchent, s’évitent et se défient. Le duo fascine par sa tension palpable où la danseuse tout en souplesse, finit par apprivoiser la rigidité du monstre, qui incarne sa propre peur. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un voyage mythologique au cœur de sa propre psyché. Une danse saisissante sur le courage d’affronter ce qui nous hante.
Cave of the Heart – la passion destructrice et la folie de Médée
Créée en 1946, cette pièce emblématique de Martha Graham revisite le mythe de Médée à travers la passion destructrice. Sur la partition un peu datée de Samuel Barber, la chorégraphe livre sa vision profondément féministe du mythe antique : Médée, trahie par son amant Jason, est consumée par la vengeance, qui la mènera jusqu’à l’irréparable – le meurtre de sa rivale et de ses propres enfants. Isamu Noguchi sculpte un univers aquatique et menaçant : robe-armure hérissée de piques acérées et corde qui enserre le corps de la danseuse et qui matérialise l’emprise intérieure.
La violence ne se suggère pas, mais explose frontalement : Médée tue sa rivale en la coiffant d’une couronne empoisonnée. Le corps convulse et s’effondre. Entre lenteur hypnotique, contractions et torsions du buste, tout le langage corporel de Graham s’exprime ici, magnétique et puissant pour exprimer la déchirure intérieure. Et cette fin sublime, où la lumière vire du bleu au rouge, comme si Médée retournait chez son père, le Soleil. Même si cette pièce porte les stigmates de son temps, son pouvoir d’évocation demeure intact, sublime et terrible.
Cave – la transe collective par Shechter
Hofesh Shechter clôture le programme A en apothéose avec Cave, une rave party chorégraphique où onze danseurs se jettent dans une transe collective énergisante. Tout se mélange : clubbing berlinois, danses folkloriques israéliennes, hip-hop et krump. La musique pulse et les corps répondent en groupes mouvants. Un danseur se détache parfois pour un solo hypnotique. Un tourbillon jubilatoire, universel et actuel qui emporte la salle avec lui. Shechter a parfaitement saisi la technicité de la danse de Graham et la propulse à notre époque. On ne pouvait pas rêver meilleur hommage.
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Désir – Aurélie Dupont en flamme écarlate
Invitée d’honneur des deux programmes, l’ancienne étoile de l’Opéra de Paris incarne Désir, solo inédit créé par Virginie Mécène, directrice de l’école Graham à partir de photos de Martha Graham. Dans sa longue robe rouge moulante, Dupont apparaît telle une flamme – précision du geste, délicatesse absolue. Elle se glisse avec un naturel confondant dans le vocabulaire Graham. Court mais incandescent. Un pur moment de grâce, incarné par l’une des plus grandes danseuses de sa génération.
Programme B : De l’amour à la révolte
Diversion of Angels – une palette amoureuse
Sur une musique de Norman Dello Joio, Graham délaisse le mythe du programme A pour saisir l’essence même de l’amour. Pas d’histoire : une pure abstraction de l’amour déclinée en trois couleurs, trois âges de la vie amoureuse incarnés par trois couples, ou une même femme à trois âges de sa vie. Le jaune pour l’amour adolescent et naïf, tout en candeur, maladresse et en énergie débordante. Le rouge pour la passion charnelle qui consume et nous fait souffrir. Le blanc pour un amour équilibré et apaisé. Graham puise son inspiration dans la peinture de Kandinsky et compose un tableau vivant où les corps des danseurs tracent des lignes de couleur sur l’espace scénique bleu. Les duos s’enchaînent : l’émerveillement de la rencontre, le jeu trouble de la séduction et la maturité d’un amour sincère. Toujours cette obsession du centre : le ventre et le torse, là où tout se noue. Les corps se contractent, se tordent. Aimer vient des entrailles, et ça fait mal.
We the people – quand les cowboys se révoltent
Jamar Roberts, ex-star du Alvin Ailey American Dance Theater, ausculte l’Amérique et ses failles. Sur la musique folk-country de Rhiannon Giddens, sa chorégraphie mélange protestation, lamentation et méditation par des longues pauses de silence. Les danseurs en jean incarnent cet héritage complexe, coincé entre le monde rural et les questionnements politiques actuels. L’énergie est là, résolument actuelle. Le propos aussi : rappeler que le pouvoir du changement collectif appartient au peuple. L’intention est noble, l’exécution habile. Mais après l’électrochoc jubilatoire de Shechter, la fête du village peine à nous électriser autant que le club berlinois.
Chronicle – l’ange de la résistance

La plus belle pièce des deux programmes, sans conteste. Fini l’amour et la vie : place à la peur, à la mort, à la colère. Sur une partition de Wallingford Riegger, Chronicle évoque la montée du fascisme en Europe, et devient de ce fait, l’une des toutes premières danses de protestation. Le solo d’ouverture foudroie : une femme en noir retourne hypnotiquement sa robe dont le revers rouge apparaît, le buste tordu dans une image inoubliable – celle de l’affiche. L’ange de la mort qui prend vie sous nos yeux. Puis surgissent les autres : femmes, pieds nus, robes noires moulantes, qui magnifient chaque torsion du corps, gravitant autour d’une reine en blanc. Gestes saccadés, compulsifs, mains qui s’animent en réponse à la musique. Un rite ancestral d’une modernité radicale. L’image finale nous terrasse : ces femmes avançant lentement, bras levés, drap noir flottant au-dessus d’elles. L’un des tableaux chorégraphiques les plus puissants du XXᵉ siècle.
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En 1936, pendant que le monde sportif se ruait à Berlin pour les JO nazis, Graham refusait dignement l’invitation d’Hitler et créait « Chronicle », qui dépeint la dévastation que la guerre laisse dans son sillage. Presque un siècle plus tard, la claque reste intacte. À elle seule, cette pièce justifie de courir voir le programme B.

