AccueilA la UneMartha Argerich et Lahav Shani, du rire aux larmes au Festival de Pâques d'Aix

Martha Argerich et Lahav Shani, du rire aux larmes au Festival de Pâques d’Aix

FESTIVAL — Des sanglots profonds jusqu’au rire à gorge déployée, de Beethoven à Mahler, avec Martha Argerich et Lahav Shani à la tête du Münchner Philharmoniker, au Grand Théâtre de Provence, un éventail d’états émotionnels s’ouvre et fait souffler le froid et le chaud dans le cœur battant du public.

Des petites fanfares aux grands éclats

Tout commence par un sourire (premier thème) puis un autre (second thème) dès les premières mesures du Concerto pour piano n°2 de Beethoven. L’orchestre, bois devant, se met à sautiller en petites fanfares, rires retenus en coulisse, et que les uns et les autres échangent avec la pianiste et le chef, partenaires à la joie complice. Avec Martha Argerich, le sourire est structurant, entraînant. Son phrasé, d’une commissure de la mélodie à l’autre, est décidé, bondissant. Un moteur interne, une boîte à rire, courbe chaque doigt. Ça coule, ça époussette, ça pétille sur le clavier. Le cinquième doigt pépie son soprano, auriculaire malicieux, pendant que le pouce, à la main gauche, lui répond d’une voix bonhomme : Léonore et Coriolan, façon opera buffa. Même la pédale — franche, assumée — ponctue cette allégresse, peut-être feinte chez le jeune Beethoven, comme un appui pour relancer une bonne blague. Les parties cadentielles, développées ou ébauchées, semblent dire au plus malheureux : « Courage, il faut y aller ! » L’humour comme puissant levier. 

Shani agit comme un grand index invisible, bon public précis, suivant les moindres inflexions de l’histoire drôle du duo sublime Beethoven-Argerich. Son sourire, accroché au visage, se tend et s’étire comme un élastique pour maintenir la cohésion, quoi qu’il arrive.

Dans la Symphonie n°1 Titan de Mahler, la joie change d’échelle. On est dans le drame hugolien de l’« homme qui rit ». Les fanfares rient à bas bruit, trois trompettes placées en coulisse. Les cors leur répondent plus franchement. Ils ne peuvent pas faire autrement : ils sont exposés côté cour. On entre dans une fête étrange, bal distingué ou kermesse : rires feutrés ou grasseyés, gestes voluptueux ou déhanchés. Le chef fait naître et avancer une grande chenille orchestrale qui entraîne tout le collectif dans une humeur, voire saute d’humeur partagée. Il travaille les intervalles de Mahler — quartes, quintes descendantes – comme des hoquets ou des sanglots, pareils à des éclats de rire. Tout est réversible en matière d’émotions surtout quand on dispose d’un orchestre au taquet : bois précis, cuivres solides, cordes souples. 

Sortez les mouchoirs

Dans Beethoven, les passages minorisants sont des mouchoirs de pleureuses. Les pleurs sont là, mais voilés par la dentelle orchestrale. Argerich ne s’effondre pas. Les motifs de tristesse deviennent intérieurs, surtout dans le mouvement lent. Les violons chantent un long sanglot, sur l’épaule de la pianiste, qui tient sa ligne comme un immense sourire nostalgique. Elle joue sur le dos des harmoniques, rosée sonore qui perle sur ses joues. La consolation réside dans cette retenue résiliente.

Chez Mahler, la larme coule plus franchement pendant la marche funèbre, avec ce « Frère Jacques » en mineur, allusion aux enfants morts (Kindertotenlieder) ? Mais très vite les bois, enfants terribles, se mettent à ricaner, acides. Les cordes leur opposent leur poignant chœur de pleureuses, la harpe, reléguée dans ses graves, sanglote sa solitude. Dérision et douleur, ou l’inverse ! Mais les cordes deviennent consolatrices, maternelles. Le premier violon chante comme une madone pour sécher les larmes d’un poupon. Shani organise cette tension avec clarté, mêlant passions tristes et joyeuses. Exit la positivité du développement personnel ! En matière d’émotions, tout doit circuler : se mouvoir. Dans le Finale, c’est l’explosion. Les cors se lèvent, les trombones aussi, pourquoi se gêner ? C’est une joie volontaire, conquise, qui s’achève dans un grand rire à gorge déployée. 

Le public, face à ce rire de Méduse, est à son tour médusé et applaudit à tout rompre, même ce sortilège qui le tient, ordinairement, silencieux, exceptées les hoquets et les quintes mais de toux – quand viennent les chutes et les chuts des blagues musicales.

Münchner Philharmoniker. Lahav Shani, direction. Martha Argerich, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 10/04/2026. Photo © Caroline Doutre / Festival de Pâques
À Lire également : Argerich et Shani, l’orchestre au bout des doigts

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