COMPTE-RENDU – BOZAR accueille les intensités sombres et vibrantes d’Anthracite Fields, mi oratorio-mi documentaire, ample, brut et hypnotique, composé en 2014 par Julia Wolfe qui rend hommage aux mineurs de Pennsylvanie et à toute une mémoire ouvrière longtemps reléguée dans l’ombre des grands récits industriels.
Les guitares grondent comme des machines, les noms des victimes sont scandés avec une insistance rituelle, tandis que les rythmes répétitifs évoquent la cadence implacable du labeur, à l’américaine. Mais dans le fond de cette mine, l’énergie électrique de Bang on a Can All-Stars et les voix du Vlaams Radiokoor refont monter à la surface une histoire intime et collective.
Des hommes contre du charbon
Là où Fire in my Mouth faisait résonner les trajectoires brisées de jeunes femmes réduites au silence par les violences du capitalisme manufacturier, Anthracite Fields plonge dans les profondeurs des mines de Pennsylvanie avec l’accident des 239 mineurs de la mine de Darr du 19 décembre 1907.
« Je suis descendue dans les mines de charbon, j’ai visité des villes minières et les musées locaux où la vie des mineurs est soigneusement représentée et commémorée. J’ai interviewé des mineurs à la retraite et des enfants de mineurs qui y avaient grandi », confie Julia Wolfe.
Cette plongée n’est pas une idéalisation du travail minier. L’œuvre en révèle la dureté anthracite, l’épuisement et la violence, tout en donnant une dignité insondable à celles et ceux qui ont contribué, au prix de leur santé, à alimenter la puissance économique des États-Unis.
L’anthracite, charbon noir, dense et hautement combustible, finit par devenir le miroir des corps qui l’extraient. À mesure que l’œuvre progresse, matière fossile et présence humaine semblent prises dans une même logique d’usure, de pression et d’épuisement. L’interprétation musicale, sous la direction de Bart Van Reyn impressionne par son état de tension continue. Le Chœur déploie une précision remarquable, passant d’élans presque baroques à des sifflements, souffles et accords massifs qui ramènent l’œuvre vers quelque chose de plus brut et terrestre. Entre mémoire collective et récits intimes, Julia Wolfe fait constamment dialoguer la grande histoire monumentale et la petite histoire personnelle.
L’ensemble instrumental développe une matière sonore dense et organique, où piano, percussions, xylophone, roues de vélo, violoncelle, contrebasse, saxophone et clarinette semblent prolonger les vibrations du monde minier. Il en résulte une sensation d’occupation permanente de l’espace, une mécanique sonore compacte et hypnotique qui évoque l’épuisement répétitif du travail au fond des mines.
Pour celles et ceux qui voudraient se plonger dans la musique confrontée aux sujets industriels et aux matières premières, Leçons de ténèbres de Werner Herzog (sorti en 1992) donne pour sa part à voir les lacs de pétrole du Koweït et la guerre du Golfe.

