COMPTE-RENDU – L’Opéra Royal de Wallonie-Liège propose une soirée en miroir : Bartleby, création de Benoît Mernier sur un livret de Sylvain Fort d’après Herman Melville, puis La Voix humaine de Francis Poulenc sur le texte de Jean Cocteau. Deux œuvres séparées par un entracte et quelques années, mais réunies par une même obsession : celle de la solitude moderne, de l’être humain enfermé dans une pièce, un système ou une conversation qui ne répond plus…
Open-space kafkaïen et chambre à crise existentielle
Dès l’ouverture, les décors de Vincent Lemaire enferment les personnages dans des espaces noirs, blancs et aseptisés, comme si tout le monde vivait déjà dans une salle d’attente mentale. Les lumières du metteur en scène Vincent Boussard et de Silvia Vacca ajoutent des teintes vertes presque maladives : ici, même la lumière semble sous antidépresseurs. Les costumes poursuivent cette étrangeté du quotidien et le bureau finit par ressembler à un open-space conçu par Kafka après trois expressos et une rupture amoureuse.
Le quatrième mur préfère « not to »
La mise en scène fait beaucoup de liens au cinéma : projections textuelles rappelant les cartons du muet, rideaux noirs, personnages isolés dans leurs propres cadres. Puis soudain le quatrième mur se fissure et le spectateur comprend qu’il regarde surtout une société transformant progressivement ses habitants en meubles, administratifs. Le parallèle entre les deux œuvres devient alors limpide : Bartleby refuse de parler ; La Voix humaine parle jusqu’à épuisement du forfait émotionnel. Lui disparaît dans le silence ; elle se noie dans le trop-plein de mots.

Edward Nelson : l’art de disparaître avec élégance
Edward Nelson compose un Bartleby intériorisé, presque effacé, se plongeant progressivement dans le mutisme. La voix, voilée, feutrée, avance avec une douceur dramatique permanente. Le personnage semble se dissoudre sous nos yeux, accompagné par les projections vidéo-marines de Nicolas Hurtevent. Ici, ce n’est plus l’homme qui prend la mer : c’est la mer qui finit par récupérer les ressources humaines.

Face à lui, Patrizia Ciofi cherche davantage la fragilité que l’autorité professionnelle. L’anglais fortement accentué et une émission chargée en air fragilisent parfois la ligne, mais donnent au personnage une vulnérabilité sincère.

Benoît Mernier préfère ne pas faire de leitmotiv
La partition de Benoît Mernier refuse curieusement de transformer le célèbre « I would prefer not to » en véritable leitmotiv. Choix frustrant mais cohérent avec une écriture architecturale, mouvante, parfois proche du symphonisme hollywoodien. Les demi-tons glissent subtilement entre modes mineurs et gammes naturelles. Le chœur en coulisse devient l’intériorité même de Bartleby.

Anna Caterina Antonacci : l’art de mourir au téléphone
Le décor reste dans la même verve pour La Voix humaine, mais arrive alors Anna Caterina Antonacci, qui ne cherche jamais la perfection. Sa voix mûre, volontairement abîmée, chargée d’air et de vibratos presque fissurés, transforme le personnage en femme déjà à moitié absente d’elle-même.

À la direction, Karen Kamensek maintient l’ensemble avec une gestuelle souple et ample, toujours dessinée dans les poignets. L’Orchestre se montre remarquablement malléable, malgré quelques fragilités de justesse dans les cordes pendant La Voix humaine. Chaque pupitre semble raconter une émotion différente pour une même phrase musicale, accentuant l’ambivalence psychologique des personnages. Rarement l’orchestre aura autant ressemblé à un cerveau en surchauffe. Relief obligatoire face à une partition parfois circulaire.

Le public choisit finalement le mélodrame
La réception des deux œuvres résume d’ailleurs parfaitement la soirée. Bartleby intrigue, impressionne intellectuellement, mais maintient une certaine distance analytique. La Voix humaine, elle, finit par emporter la salle dans une vague beaucoup plus viscérale.
Les bravos éclatent, les applaudissements se prolongent longuement, et Anna Caterina Antonacci quitte la scène comme une survivante d’accident émotionnel collectif. Melville (se) demandait ce qu’il reste d’un homme lorsqu’il refuse le monde. Cocteau demandait ce qu’il reste d’une femme lorsqu’elle refuse de perdre quelqu’un…
À Liège, la réponse semblait être : des néons verts, beaucoup de solitude… et un public ravi de se réunir pour les voir à l’opéra.
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