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Test Voigt-Kampff au Teatro Colón : analyse d’un échantillonnage acoustique sur Blade Runner

COMPTE-RENDU – Le Teatro Colón réplique avec la projection de Blade Runner (1982), film de Ridley Scott, et la B.O. de Vangelis interprétée en live par l’ensemble Nexus-7. Le rapport de l’agent Rick Deckard (Harrison Ford à l’écran), missionné à cette occasion, a fuité. Notre correspondant à Buenos Aires nous le fait parvenir :    

POLICE DE LOS ANGELES
RAPPORT D’INTERVENTION : UNITÉ BLADE RUNNER

Réf. Dossier : COLÓN-2026-X.
Agent : Rick Deckard (matricule : B-263-54).
Lieu : Buenos Aires (Argentine), secteur Teatro Colón.
Objet : Analyse des risques d’infiltration Nexus au cours d’une performance sonore immersive.

1. Observations préliminaires :
Façade anormalement violacée du théâtre (voir photo), entre pollution de l’air saturé et ambiance électrique. Synthétiseurs, cordes électrifiées, percussions diverses et néons colorés en scène : anachronique étrangeté sous les dorures de la salle. Contrastes entre la sérénité des uns et l’enthousiasme débordant des autres au parterre. Individu masculin hautement suspect à ma gauche, rang 11, fauteuil 333 (je suis au 337, extrémité latérale droite). Entrée en scène mécanique des membres de l’ensemble Nexus-7, sans l’ombre d’une inquiétude.

© Sébastien Vacelet

2. Analyse acoustique :
Les premières notes de Vangelis résonnent. Sons spatiaux et spacieux, chaleureux et atemporels. Ce ne sont pas des fichiers numériques froids, c’est un orchestre de chair et de sang (en théorie). Direction millimétrique de l’ensemble (ironiquement ?) nommé Nexus-7, assurée par Pete Billington. Gestes géométriques de ce dernier. Aucun décalage perceptible avec l’action à l’écran. Perfection de la synchronisation suspecte. Parfum charnel de la voix de la performeuse Tatiana Álvarez (alors que son nom de scène –Árwy – augure plutôt de l’identité d’une réplicante). Timbre haut, clair, scintillant et mielleux sur « Rachel’s Song ». Humaine, trop humaine ? 

© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza
  • Alerte Empathique : Dès le générique, la musique de Vangelis stimule le système limbique. J’observe les pupilles de mes voisins, à l’orchestre, ainsi que ceux du premier balcon proches sur ma droite. Si un Nexus-6 est dans la salle, il aura du mal à simuler la nostalgie profonde que provoquent ces ondes enchanteresses.
  • Fréquences suspectes : L’amplification des basses profondes font vibrer les os. C’est là que le test Voigt-Kampff devient auditif, un humain frissonne, un androïde, lui, analyse les fréquences. Je garde l’œil sur l’homme du 333 : il ne cligne pas des yeux pendant le « Love Theme ». Note : À surveiller à l’entracte.
© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza

3. Suspicions sur scène :
Angle et distance rendent inopérant le test Voigt-Kampff sur les exécutants en scène et qui obéissent au doigt et à l’œil à leur directeur. Si ces musiciens sont capables de générer une telle émotion et de donner une impression en 3D du spectacle, certains d’entre eux peuvent-ils appartenir à une nouvelle génération de réplicants, comme le laissent supposer le nom de code qu’ils se sont choisis ? N’est-ce pas la meilleure couverture de feindre cette appartenance à une supposée nouvelle génération de Nexus ?

Volutes et modulations orientales des projections électrifiées d’Árwy. Bras serpentant : a-t-elle connu la danseuse Zhora, première réplicante « retirée » par moi-même à l’écran ? J’ai de sérieux doutes à son sujet. Beauté érotique de la mélodie du saxophone : ce solo est trop sensible pour remettre en cause l’humanité de son interprète. 

© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza

4. Risques d’infiltration dans le public : 
La pupille ne ment pas. J’active le scanner de rétine miniature à balayage passif dès l’extinction du grand lustre. Dans cette obscurité, le public devient lisible. Un concert de cette intensité est, au fond, un test de Voigt-Kampff à l’échelle d’une ville.

© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza
  • Réaction à la mélancolie : Lors du passage « Rachel’s Song », j’ai noté une dilatation synchrone des pupilles dans nombre des rangs du parterre. Un réflexe involontaire normal face à la beauté tragique. Cependant, au premier balcon, un groupe de quatre individus est resté figé. Aucune fluctuation capillaire, aucune accélération du rythme cardiaque détectée par les capteurs thermiques. Ils écoutaient la partition comme on lit un manuel d’instruction. Nexus potentiels.
  • Contrôle de la mémoire Implantée : À l’apparition de la chouette sur l’écran, le public s’étonne ou se remémore en souriant. Un humain se souvient d’un animal qu’il n’a jamais vu en vrai, par nostalgie génétique. Les androïdes, eux, calculeraient le prix de la version électrique. Trop analytiques. Trop froids. Je n’observe pas de comportement comme ceux-ci autour de moi lors du récit de la visite au fondateur de la Tyrell Corporation.  
  • Incident inattendu sur « Tears in Rain » : Moment critique. Si les conduits lacrymaux restent secs pendant le monologue final, c’est le « retrait », selon la terminologie de mon unité, immédiat. Je garde la main sur mon blaster tout au long du crescendo des cordes, mais puis-je utiliser ce revolver dans une masse de gens assemblés si compacte ? Heureusement, l’empathie semble encore majoritaire dans mon secteur, pour l’instant. Mon voisin du 333 pleure même à chaudes larmes, cet imbécile, et son complice qui nous sépare le réconforte. Ces deux-là sont donc hors de cause. 
© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza

Le public semble connecté, comme s’ils tenaient collectivement les poignées d’une Boîte à Empathie, comme invisible. Car cette Boîte n’existe que dans le roman de Philip K. Dick, pas dans l’adaptation cinématographique que l’on suit. C’est le danger de ce genre d’événement : la fusion collective. Dans cette obscurité, la frontière entre le simulacre (l’écran) et le réel (l’orchestre) s’efface. Note : dans ces conditions, comment éviter la paranoïa ?

5. Conclusions provisoires :
Je poursuis l’observation. Si les réplicants rêvent de moutons électriques, ce soir, ils rêveront probablement de ce saxophone qui pleure dans le noir. Je n’en garde pas moins de vigilance en m’interrogeant sur ma nature propre : ne suis-je pas moi-même d’une humeur glaciale au moment de transmettre ce rapport ?

© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza
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