COMPTE-RENDU – À l’Opéra-Comique, Brundibár de Hans Krása sur un livret d’Adolf Hoffmeister raconte l’histoire de deux enfants qui cherchent à acheter du lait pour leur mère malade. Un résumé presque trompeur tant l’œuvre, créée en 1943 dans le camp de Terezín, résonne encore aujourd’hui. Derrière sa simplicité apparente, cet opéra pose une question que l’on retrouve du premier au dernier accord : qui a le droit de faire du bruit ?
Le bruit du plus fort
Au début de l’histoire, la réponse semble évidente. Brundibár occupe tout l’espace. Avec son orgue de barbarie, il couvre les voix d’Aninka et Pepíček. Son pouvoir ne repose ni sur l’intelligence ni sur le talent : il est simplement le plus bruyant.
La musique traduit parfaitement ce déséquilibre. D’un côté, deux enfants isolés. De l’autre, une figure autoritaire qui impose son rythme aux autres. Comme souvent dans les contes, le problème n’est pas seulement de vaincre le méchant. Il est d’abord de réussir à se faire entendre.
Monter le volume ?
La solution pourrait sembler simple : chanter plus fort. Mais Brundibár raconte exactement l’inverse. Les deux enfants ne gagnent jamais seuls. Ils rencontrent un moineau, un chat, un chien, puis les autres enfants de la ville. Les voix s’ajoutent les unes aux autres. Peu à peu, le chant individuel devient chœur.
Musicalement, c’est là que réside toute la force de l’œuvre. Le collectif ne remplace pas les individualités, il les amplifie. Une voix reste fragile. Cent voix deviennent impossibles à ignorer.
Quand le chœur devient un personnage
Cette idée résonne d’autant plus fortement lorsqu’on connaît l’histoire de l’œuvre. Créé à Prague puis joué en 1943 dans le camp-ghetto de Terezín, Brundibár fut utilisé par la propagande nazie lors du tournage d’un film en 1944. À l’Opéra Comique, un extrait de ces images apparaît dans une salle soudain plongée dans le silence. Sans jamais délivrer de discours, l’opéra rappelle alors que la solidarité n’est pas seulement le sujet de l’œuvre : elle en est la matière même. En 2026 comme en 1943, le chœur n’est pas un simple accompagnement, mais le véritable héros de l’histoire.
Louis Langrée dirige Les Frivolités Parisiennes avec souplesse et clarté, donnant à la partition toute son énergie à travers ses mesures inégales et ses rythmiques étincelantes. La mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti prend place dans une salle de classe investie par les enfants qui la transforment en terrain de jeu où les décors intemporels de Rudy Sabounghi offrent un espace à l’imaginaire. Dans cet univers, Arthur Richard incarne un Pepíček plein de naturel, Yasmin Heck Mateus une Aninka touchante de spontanéité, tandis que Colin Renoir-Buisson est Brundibár aussi fanfaron que menaçant. Autour d’eux, la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique devient le véritable moteur dramatique de l’œuvre, faisant entendre, par la seule force du collectif, la victoire des plus démunis sur le tyran.
Le dernier mot
À la fin, Brundibár est vaincu. Pourtant, rien n’a changé en apparence. Les enfants n’ont ni armée ni pouvoir. Ils ont simplement réussi à reprendre possession de l’espace sonore.
C’est peut-être pour cela que Brundibár continue de toucher autant de spectateurs. L’opéra rappelle une vérité que les tyrans oublient souvent : on peut confisquer beaucoup de choses, mais jamais durablement une chanson reprise par tout le monde.
Et lorsque toute une ville se met à chanter, même le plus gros orgue finit par sonner faux.
« Si nous formons un seul chœur. Nous vaincrons le dictateur. Chantons partout à la ronde, et donnons l’exemple au monde. » (Acte I, Marche des écoliers)
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© Stefan Brion

