Mascarade : l’âme arménienne

DANSE – En hommage au compositeur de génie Aram Khatchatourian et à sa contribution à la culture arménienne, l’Opéra et le Ballet National d’Arménie sont venus présenter le ballet Mascarade au Palais des Congrès pour deux dates au mois d’octobre avant de continuer leur tournée en Europe. Tous les bénéfices du spectacle seront reversés aux programmes destinés aux Arméniens déplacés de force de l’Artsakh. 

Aram Khatchatourian : trésor national
Aram Khatchatourian © DR

En 2023, l’Arménie célèbre le 120ème anniversaire de la naissance du compositeur soviétique arménien Aram Khatchatourian, célèbre pour son Concerto pour piano en ré bémol majeur (1936), sa Danse du Sabre (1942) et son Trio pour clarinette, violon et piano (1932). Remarqué par Prokofiev, qui le fit jouer en Europe et notamment à Paris, sa musique, inspirée par le folklore arménien, est unique, envoûtante et survolté. Elle est jouée sur toutes les grandes scènes internationales et a été reprise dans de nombreux films ou publicités. Khatchatourian a aussi été le premier compositeur en Union soviétique à insérer de la musique moderne dans le ballet classique. Il composera alors la musique de trois ballets :  Bonheur (1939), Gayaneh (1942 et sa célèbre Danse du sabre) et le célèbre ballet Spartacus (1953) du chorégraphe Iouri Grigorovitch. Ce soir a été présenté au Palais des Congrès, non pas un de ses trois ballets, mais Mascarade, le ballet créé en 1982 par l’un de ses élèves, le compositeur arménien Edgar Organesian, basé sur la musique de la pièce de théâtre éponyme mais aussi sur d’autres fragments musicaux du maestro Khatchatourian.

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Mascarade – quand le théâtre rencontre la musique 

Avant devenir un ballet, Mascarade (Masquerade ou Le Bal Masqué) est une pièce de théâtre en vers écrite par le dramaturge russe Mikhaïl Lermontov en 1835. Un siècle plus tard, en 1941, le Théâtre Vakhtangov de Moscou demande à Aram Khatchatourian de composer une musique de scène pour accompagner cette pièce. Il compose alors une suite orchestrale Masquerade, dont une valse, dont la musique lui a été inspirée par les paroles de l’héroïne Nina : « Que c’est beau cette nouvelle valse… quelque chose entre la tristesse et la joie a saisi mon cœur ». Cette valse est l’une des plus belles jamais écrite et est devenue l’une des œuvres les plus populaires de son créateur. En 2019, Jean-Paul Gautier reprendra le premier des cinq mouvements de cette valse pour la publicité de son parfum Scandale

Othello au pays des Soviets

L’histoire est simple et allie tous les éléments pour en faire un drame réussi : amour, tromperie, jeu d’argent, bal, jalousie et meurtre. Elle commence par un bal masqué à Saint-Pétersbourg, où toute la haute société se croise. Nina, la femme d’Arbénine, s’y rend en cachette et y perd accidentellement son bracelet. Pendant ce temps-là, la baronne Strahl flirte avec le prince Zviezditch, trouve le fameux bracelet par terre et le donne au prince comme gage de son amour. Et voilà comme un bracelet perdu va engendrer un drame. Et oui, Arbénine est un mari jaloux qui, pour défendre son honneur, ira jusqu’à tuer sa bien-aimée en l’empoisonnant. Bien entendu, on ne peut voir que des similitudes entre Arbénine et l’Othello de Shakespeare. 

Classique à l’extrême

Situé à Erevan et créé en 1933, Le Théâtre de l’Opéra est le berceau des créations des opéras et des ballets arméniens. Grâce à ses tournées internationales, il permet de faire découvrir l’art dramatique arménien à travers le monde. La troupe est venue présenter une version inédite en France du Ballet Mascarade en deux actes, dans une mise en scène de Vilen Galstyan datant de 2017 et qui fonctionne plutôt bien. Les décors et les costumes magnifiques sont signés par Avetis Barseghyan, lui-même distingué comme Artiste émérite de la République d’Arménie.

Le drame se noue © DR

Dans cette version ballet de Mascarade, la trame du roman Lermontov est complètement respectée et est d’une grande clarté et fluidité pour le spectateur, qui, sans connaître le roman, peut suivre aisément l’histoire. Le rideau se lève et nous voilà plongés dans ce bal masqué, et dans cette valse tourbillonnante à la fois joyeuse et démoniaque du maestro Khatchatourian. Un drame plane – un poignet qu’on accroche et un bracelet qui tombe. Le duo Arbénine/Nina fonctionne merveilleusement bien : l’intense et fougueux Arbénine est interprété magistralement par Razmik Marukyan et l’élégante et fragile Nina, par Syuzanna Pirumyan, est très touchante dans le rôle de cette femme accusée à tort, par son mari, d’infidélité. Les scènes de jalousie d’Arbénine envers sa femme Nina sont d’une grande brutalité. La danseuse se cambre pour éviter les coups, Arbénine la soulève puis la jette, mais elle revient malgré tout se coller à lui. Leur duo à la fois d’une grande sensualité et terriblement brutal traduit bien la violence des désirs.

Dernier souffle © DR

La scène de l’empoisonnement est glaçante : après avoir bu le verre tendu par son mari, Nina s’éteint en clamant son innocence comme un papillon à l’agonie qui jette un dernier battement d’ailes. Dans la scène finale, Razmik Marukyan interprète avec une grande justesse un Arbénine sombrant dans la folie, qui n’hésite pas à se propulser au sol après une série de grands jetés puis à se cogner dans le décor. Le corps du ballet arménien nous régale en interprétant la riche aristocratie de Saint-Pétersbourg. Par bien des aspects, ce ballet nous a rappelé l’un des chefs d’œuvres du ballet romantique : une sorte d’Onéguine de John Cranko en plus épuré et moins technique au niveau chorégraphique.  

Une soirée réussie qui nous a permis à la fois de découvrir un nouveau ballet littéraire mais surtout d’écouter en boucle, la fameuse valse mythique de Khatchatourian dans de nombreuses scènes. Cette musique sous la baguette du chef d’orchestre Harutyun Arzumanyan est toujours aussi vibrante procurant un flot d’émotions chez le spectateur.  Elle vaut à elle seule le déplacement au Palais des Congrès. 

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