AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueDu Congo à Genève, rendre Justice à la création

Du Congo à Genève, rendre Justice à la création

OPÉRA – Homme de théâtre hyperactif et multi-récompensé, Milo Rau se plaît aussi à prendre en main quelques lyriques projets. Chez lui, en Suisse, le voilà aux manettes de la création mondiale d’un opéra contemporain qui tourne au discours pamphlétaire dénonçant la superpuissance industrielle. Et le mot d’ordre est compris dans le titre de l’œuvre : Justice !

Bien sûr, ce n’est pas du Verdi. Et il est loin, Mozart. Mais quoi, l’opéra n’aurait-il pas le droit d’être moderne, et d’être encore et plus que jamais une matière à création ? À cette question, un homme répond « oui » : Milo Rau. Il y a quatre ans, pour ses premiers pas dans l’univers lyrique, le metteur en scène engagé avait déjà fait sensation en cuisinant à la sauce (très) moderne une Clémence de Titus pré-apocalyptique au décor de bidonville, prétexte à mettre en lumière des quidams venus raconter les tracas de leurs quotidiens dans un spectacle à la dimension très sociale.

Mais ce n’était là qu’un avant-goût : voici que l’homme de théâtre (mais aussi journaliste à ses heures non perdues) s’intéresse désormais au fait divers. Un fait divers méconnu en l’espèce, passé entre les mailles des filets des grandes chaînes d’infos françaises : l’accident d’un camion transportant de l’acide sulfurique, au Congo, en février 2019, dans lequel 21 personnes avaient perdu la vie, souvent brûlées à petit feu par le liquide mortel. Une scène d’effroi, des familles décimées, et une justice qui se fait encore attendre. Mais alors, que faire de tout cela ? Comment sensibiliser le public à une telle histoire ? Comment rendre Justice ? Par l’opéra, répond Milo Rau !

Opera or not opera ?

Et pour ça, il faut des complices. Au livret d’abord, ici rédigé par le poète congolais Fiston Mwanza Mujila, mieux placé que quiconque pour décrire les tourments de la population locale.

  • À la musique ensuite, avec une partition commandée au Catalan Hector Parra, qui connaît d’emblée le cahier des charges : il faut du brutal, du tragique, de l’effroyable. Du son à glacer le sang face au drame. Et le pari est relevé : il y a là des rythmes percutants, des sonorités puissantes aux teintes angoissantes et dissonantes, et puis des motifs inspirés par la musique traditionnelle de l’Afrique centrale, à renfort de pianos à pouces, de xylophones déchaînés et d’accords de guitares savamment joués par le maestro Kojack Kossakamwve.
  • De quoi dépayser et captiver le public, totalement immergé dans un univers de désolation et de poussière, ce qui doit beaucoup aux costumes de Cedric Mpaka inspirés par la tradition locale, mais aussi au travail du scénographe Anton Lukas, qui va jusqu’à placer une reproduction du camion renversé en fond de scène et à faire surgir du sol des vêtements comme autant d’êtres sans corps. Des fantômes surgis de terres brûlées par l’acide.
  • Il y a enfin ces vidéos d’un autre complice, Moritz Von Dungern, qui diffusent des images de l’accident, de victimes ébahies, de paysages africains, conférant au spectacle ce qu’il est aussi un peu sans doute : un authentique documentaire vivant, visant à mettre en lumière des laissés-pour-compte à la vie brisée et à l’honneur bafoué.
Indigestion de saudade

Alors, l’expression « rôle d’une vie » n’a sans doute jamais autant pris sens qu’en cet instant de création. Notamment pour ce jeune homme aux jambes brisées, joué par le Congolais Serge Kakudji, dont l’expressif instrument de contre-ténor, qui sait aussi aller tutoyer des graves mordants, sert parfaitement les intérêts d’un personnage au destin brisé. Faut-il ensuite la mère d’une enfant morte ? La voici, touchante et éplorée, avec la voix lyrique d’Axelle Fanyo à l’aigu aussi éclatant que le grave est ténébreux. Un directeur de multinationale et son épouse ? Voici alors venir Peter Tantsits et Idunnu Münch, lui, ténor ardent et colon d’un nouveau genre se sentant « plus Africain que les Africains », elle au aussi expressive dans la lamentation que la nostalgie.

© Carole Parodi

Et puisqu’il est question de pêchés à absoudre, il faut au moins deux prêtres à la puissante tessiture de baryton-basse : l’un, Willard White, qui fait autorité par sa voix ténébreuse et son discours de sage ; l’autre, Simon Shibambu, plus juvénile, qui appelle avec sonorité à ne plus se lamenter et à croire en un avenir meilleur. Reste enfin le chauffeur du camion, un occidental ici campé…par une femme, la soprano Katarina Bradić, au mezzo glaçant, qui dit « détester l’Afrique » et regretter son Europe natale, ivre d’avoir trop consommé de saudade.

À lire également : Don Carlos à Genève, la tyrannie moderne

Des personnages résolument habités par le propos aussi glaçant que bouleversant, donnant âme et chair à un spectacle-documentaire aux teintes théâtrales, où la musique se fraye un chemin sur des routes sableuses et bouillonnantes. Un univers volcanique où les pupitres de l’Orchestre de la Suisse romande, conduit par Titus Engel, trouvent à fusionner dans des élans rythmiques divers, quand le choeur offre, lui, les passages les plus lyriques de la partition.

© Carole Parodi

Ainsi en va-t-il d’un spectacle choc qui suscite curiosité puis ovation de la part d’un public pas peu fier d’avoir pu assister à une grande première mondiale. Ce n’est pas Verdi, ce n’est pas Mozart, mais c’est là un acte de création fruit de longs mois de travail, et à cela, il faut rendre Justice !

- Espace publicitaire -
Sur le même thème

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

- Espace publicitaire -

Vidêos Classykêo

Articles sponsorisés

Nos coups de cœurs

- Espace publicitaire -

Derniers articles

Newsletter

Twitter

[custom-twitter-feeds]