OPÉRA – La Cité Bleue de Genève se transforme en jungle tropicale, en arche biblique et en laboratoire philosophique peuplé de dinosaures à talons (oui, tout ça en même temps) : Les Dinos et l’Arche débarque en français et le voyage vaut le détour.
Créé à l’origine en 2012 à Karlsruhe sous le titre Dino und die Arche, l’opéra de Thomas Leininger ressuscite ici en français, grâce à l’adaptation signée Cédric Costantino, Myrielle Schnewlin et le compositeur lui-même. La Cité Bleue accueille ainsi la première mondiale de cette version francophone, dans une mise en scène inventive de Julien Condemine et sous la direction musicale toujours aussi inspirée de Leonardo García Alarcón avec l’orchestre Cappella Mediterranea.
Une fable (très) sérieuse sous des airs loufoques
L’histoire mérite qu’on s’y attarde. Non, les dinosaures n’ont pas disparu à cause d’une météorite. Enfin… pas ici. Et si tout avait été une question de timing raté ? Un cadran solaire mal réglé, des nuages trop épais, et voilà nos chers reptiles manquant l’Arche de Noé.
Charles Darwin en personne – accompagné d’une iguane sagement attachante – remonte alors le temps pour offrir une seconde chance à ces créatures condamnées. À bord d’un vaisseau fantasque, les dinosaures partent à la recherche d’une plante magique capable de les sauver du Déluge en les métamorphosant… en oiseaux. Une fable darwiniste, dystopique, absurde parfois, mais étonnamment profonde.
Immersion immédiate et théâtre assumé
Dès les premières secondes, l’immersion est totale : bruits de jungle, forêt envahissant la scène, fumée lente qui installe une attente presque cérémonielle. Une jeune fille surgit au milieu du public, lanterne à la main, à la recherche de dinosaures. Elle les découvre peu à peu sur scène, révélant l’espace dramatique sous nos yeux. Lorsque l’orchestre entre enfin, le contraste entre la musique et les sons de la jungle – qui s’effacent progressivement – est particulièrement saisissant.
Les personnages apparaissent, les dinosaures se dévoilent, et l’on comprend rapidement que le spectacle n’a pas peur du théâtre, du vrai. Une scène de bataille en ralenti devient ainsi un moment de pur plaisir scénique, aussi lisible qu’efficace.
Des dinosaures baroques, galants et (très) stylés
Musicalement, l’œuvre est un terrain de jeu passionnant. Pour un opéra contemporain, tous les codes de la fin de la période baroque sont là : échanges musicaux constants, textures claires, inflexions expressives des valeurs, mélancolie diffuse. La période galante imprègne toute la partition, jusque dans cette manière de faire naître l’émotion au-delà du texte.
Les paroles sont légères, fluides, et surtout parfaitement compréhensibles. La diction est cristalline, le travail de prononciation évident, rendant le livret accessible sans jamais sacrifier la musicalité.
Et puis il y a les dinosaures. Classes. Très classes. Talons, paillettes, ongles longs, looks assumés : ils sont clairement à la mode et totalement décomplexés. Une galerie de personnages hauts en couleur, portée par une distribution engagée et jubilatoire.
Les timbres des chanteurs, volontairement variés, participent à la richesse dramaturgique de l’ensemble. Tous font un véritable effort d’incarnation théâtrale, assumant avec aisance le fait d’être tour à tour dinosaures, animaux ou figures allégoriques — un engagement scénique total. La direction de Leonardo García Alarcón, claire et fluide, accompagne les chanteurs avec une attention constante : jamais une voix n’est couverte, jamais un interprète ne semble isolé sur scène. L’équilibre entre plateau et orchestre est tel que la musique devient un véritable moteur dramatique, soutenant le récit sans jamais l’écraser. L’orchestre se montre d’une souplesse dynamique, épousant chaque ligne vocale avec précision et sens de l’écoute.
Lumières, métamorphoses, kitsch et magie
Les effets de lumière jouent un rôle central dans la dramaturgie : croix lumineuses lors des moments de miséricorde, câbles lumineux traversant la scène et reliant les extrémités du théâtre, ambiances de tempête, puis explosion finale de couleurs. Lorsque les dinosaures pensent que tout est perdu, la lumière devient presque un personnage à part entière.
La fin est tout simplement belle. Tous les chanteurs réunis, la plante magique consommée, les dinosaures se transforment en oiseaux multicolores. Oui, c’est légèrement kitsch. Et alors ? Le résultat est magique, vivant, presque hypnotique.
Bien plus qu’un opéra pour enfants
Sous ses airs ludiques, Les Dinos et l’Arche parle aussi de sensualité, de péché, de valeurs et de mélancolie. Exactement comme dans l’opéra baroque, dont il reprend et transpose les codes. Les réflexions existentialistes affleurent : les adultes y trouvent un miroir déformant mais révélateur de notre société en mutation.
Entre satire et tendresse, cet opéra réunit humains, animaux et créatures disparues dans un même élan vital. Les dinosaures doivent s’adapter pour survivre dans un monde voué à l’extinction. Cela ne nous évoquerait-il vraiment rien ?
Visuellement audacieux, musicalement savoureux et théâtralement assumé, Les Dinos et l’Arche s’impose comme un ovni lyrique réjouissant, pour les esprits curieux de tous âges.
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Les Dinos et l’Arche par Julien Condemine (© Francois de Maleissye – Cappella Mediterranea)

