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Journal d’un Pulcinella : à l’Opéra de Rennes

OPÉRA – Le Carnaval de Venise d’André Campra, spectacle produit par la co[opéra]tive regroupant plusieurs institutions théâtrales et lyriques françaises, poursuit sa tournée et fait une escale à l’opéra de Rennes. 

« Je suis un fantoche », comme le dit si bien Verlaine dans ses Fêtes Galantes.          

Pulcinella, pulcinelli 

Doté d’un long nez, avec la voix rauque, bouffon niais, imposteur manqué, tire-au-flanc, saltimbanque et acrobate, c’est ainsi que j’apparais dans de nombreux canevas de la commedia dell’arte, immortalisé par Giandomenico Tiepolo multipliant à profusion mon portrait sur les murs et les plafonds de sa villa. Originaire de Naples, je traverse les siècles avec mon pote Arlequin, marionnettes dans un théâtre qui n’a pas de réalité. Je roule ma bosse de ville en ville, vis de petits boulots et larcins. J’ai longtemps vécu à Venise, profité de son Carnaval tout en menant une vraie vie de Polichinelle. J’y ai même rencontré Stravinski : je l’ai tellement impressionné qu’il m’a dédié deux de ses ballets (Petrouchka et Pulcinella).  

L’enterrement de Pulcinella, Giandomenico Tiepolo (1800)

Je viens d’être embauché en France par l’ensemble Il Caravaggio dont le nom laisse entendre un intérêt pour mon pays d’origine. Je joue mon propre personnage dans Le Carnaval de Venise, un opéra-ballet du compositeur français André Campra, qui a vécu à l’époque de Louis XIV.  Alors que je pensais n’être qu’une simple présence parmi les participants costumés du carnaval, il se trouve que je suis, avec quatre autres comparses, le fil conducteur du spectacle. Nous parodions les péripéties amoureuses de Léandre, Isabelle, Léonore, Rodolphe par des mimes et des farces. Nous avons même l’autorisation d’aller taquiner les musiciens et leur cheffe qui, soit dit entre nous, a un bien joli minois ! Et quel plaisir de pouvoir pousser la chansonnette le temps de l’entracte. 

© Martin Argyroglo

Venise, en rêve

Pas de pont des Soupirs, de place Saint-Marc ou de toiles peintes à la manière de Canaletto pour représenter Venise. Il s’agit plutôt de capturer l’essence de Venise à travers des couleurs chatoyantes, dorées et des matières délicates comme le velours, rappelant que cette ville commerçait avec le monde entier, étant un point névralgique pour les épices exotiques, les métaux précieux et les tissus raffinés. Une cité de voyageurs, d’explorateurs, de poètes et de magiciens. Il ne s’agit pas non plus de glorifier le Roi Soleil, malgré le prologue qui lui est dédié, mais de célébrer la grandeur et la puissance de Venise, rayonnant sur le monde entier, centre de l’univers suggéré par des boules planètes flottant au-dessus de la Sérénissime.

© Martin Argyroglo

Le plateau est un espace jeu labyrinthique rappelant les calle (ruelles) vénitiennes, où l’on peut facilement se perdre ou se cacher. Avec mes acolytes, nous manipulons des arcs de telle façon à figurer les ponts reliant les îles de la Cité des Doges, les retournons, prenant alors la silhouette d’une gondole, ou les superposons pour suggérer un puit, un balcon. Un dé me rappelle les parties de sbaraglino dans les ridotti (maisons de jeux) où j’ai perdu plus d’une fois mon plat de gnocchis dont je suis si friand. Les six immenses glands de clés rouges descendant du plafond me font penser au rideau des théâtres, clin d’œil à la salle du Palais Royal où se jouaient les opéras de Campra ou peut-être est-ce une allusion à l’un des nombreux théâtres publics vénitiens où furent joués pour la première fois des opéras. Quelle chance ai-je eu de jouer au teatro San Cassiano mon rôle de bouffon servant ainsi à attirer un public plus large ! 

Carnaval métal

Je trouve l’ensemble plein de fantaisie et de poésie, au bon goût français conçu par Clédat et Petitpierre, des metteurs en scène venant du milieu de la mode et de la haute couture. Cependant, j’affectionne plus particulièrement les costumes fabriqués ici dans les ateliers de Rennes. 

© Martin Argyroglo

Les costumes d’Arlequin portés par les chanteurs sont remarquables et pourraient presque me faire de l’ombre. Les tenues portées pour la scène d’Orfeo sont particulièrement impressionnantes : l’armée des Enfers est vêtue de longues toges ornées de motifs de flammes, leur longue chevelure noire descendant sur les épaules. Je craindrais presque Pluton, impressionnant non seulement par sa voix mais aussi par sa stature ; on dirait le leader d’un groupe de death metal.  Et Minerve dans son costume doré, quelle classe ! 

France/Italie : match nul

Le carnaval façon Campra bouscule cependant mes repères : on y parle aussi bien français qu’italien, on mélange burlesque, comédie amoureuse aux teintes  mélodramatiques, tragédie d’Orfeo virant à la farce. Bien sûr, on bouge beaucoup grâce au maître de ballet  (Sylvain Prunenec) comme on l’appelle ici en France. Et on chante, mais pas comme en Italie, un chant plus cadré, plus sage, moins exubérant que de l’autre côté des Alpes où on aime avant tout les divas et ces drôles de chanteurs appelés castrats. On appelle cela la comédie-ballet et j’avoue que ce mélange des genres me plaît beaucoup, surtout lorsqu’on peut y inclure un peu de commedia dell’arte. La performance prend alors des teintes satiriques vis-à-vis du style français avec sa codification stricte et sa gestuelle accentuée, ainsi que l’opéra italien et ses expressions émotionnelles exagérées. André Campra est un Génie méconnu tout comme ceux de Mademoiselle Duval (allusion à un précédent spectacle de l’ensemble Caravaggio). 

© Martin Argyroglo

Une troupe bigarrée et unie

J’aime cette troupe itinérante qui me rappelle le bon vieux temps où nous montions chaque soir nos tréteaux sur une place de village différent. 

Comme je suis toujours en scène, je profite de toutes les interventions des chanteurs et chaque soir, je me laisse prendre au jeu. L’Orphée espiègle de David Tricou m’amuse particulièrement alors que le ténébreux Pluton de Guilhem Worms me terrifie. Ce dernier est tout aussi convainquant dans son autre rôle : l’aigrefin Rodolphe entraînant sous son capuce dans son désir de vengeance Léonore interprétée par Anna Reinhold à la voix lumineuse. Léandre (qui n’est pas sot) est un bellâtre un tant soit peu vaniteux qui arrive à ses fins, interprété par Anas Séguin. Le chœur plein de vigueur et de vivacité intervient à plusieurs reprises et permet à chacun des jeunes chanteurs et chanteuses du studio Il Caravaggio d’endosser avec conviction les petits rôles. Parmi ceux-ci, Apolline Raï-Westphal campe une séduisante Minerve, Clarisse Dalles de sa voix droite et sonore s’empare du rôle de la Fortune.  Tout ce monde va, rit, chante et danse devant une belle enfant fort séduisante (mais pas méchante) Isabelle interprétée par la voix expressive et nuancée de Victoire Bunel

© Martin Argyroglo

L’orchestre Il Caravaggio sonne magnifiquement et la cheffe Camille Delaforge mène toute sa clique à la baguette tel un Tambour-Major variant les climats, donnant aux danses et airs un caractère populaire et rythmé grâce à un percussionniste au taquet. 

À lire également : Carnet de voyage : la Venise du Palazzetto Bru Zane

Ce ne serait pas un secret de Polichinelle de vous dire que le public a manifesté son plaisir en ovationnant longuement l’ensemble de la production. 

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