OPÉRA – Le Grand Théâtre de Genève présente une troublante nouvelle production de La Khovantchina, sombre et fascinant opéra de Moussorgski que Calixto Bieito met en scène en miroir des régimes autoritaires que traversa la Russie à travers l’Histoire.
Artiste le plus novateur du groupe des cinq – cénacle de compositeurs russes de la fin du XIXe siècle comprenant aussi Rimski-Korsakov, César Cui, Balakirev et Borodine – Moussorgski a exprimé l’essence tragique de l’âme russe dans toute son œuvre. Après Boris Godounov, son premier opéra qui révélait les rouages du pouvoir russe au temps des anciens tsars, son second opéra inachevé, La Khovantchina poursuit cette exploration à l’opéra de la grande histoire des Slaves au temps des troubles. Metteur en scène privilégiant une vision analytique et distanciée du répertoire lyrique, Calixto Bieito choisit à travers sa lecture de la Khovantchina de revisiter l’histoire politique de la Russie.
Un prince mafieux
Dans ce qui ressemble à un hall d’aéroport, tandis que le corps embaumé de Staline est transporté d’un coin à l’autre, des mercenaires russes, les streltsy, groupe de cosaques mercenaires servant le Tsar, se remettent d’une beuverie. Le boyard Chaklovity – Vladislav Sulimsky campant avec aplomb l’ambiguïté de ce personnage trouble – s’apprête à les trahir en faisant écrire une lettre les dénonçant comme force séditieuse voulant prendre le pouvoir. Chef des streltsy, le prince Ivan Khovanski – Dmitry Ulyanov dont la diction virtuose s’allie à une massive présence physique – a l’apparence tout à la fois d’un chef mafieux et d’un videur de boite de nuit moscovite, avec son survêtement, sa chaîne en or et ses cheveux mi-longs plaqués en arrière par du gel. Il ne comprendra pas le piège qui se referme sur lui et provoquera sa fin brutale, agissant comme un nervis sanguin avide de plaisirs. Son fils, le prince Andreï Khovansky – Arnold Rutkowski convainquant en fantoche victime de ses pulsions – ne songe qu’à posséder la belle Susanna, une captive allemande.

Dieu seul me voit
Les vieux-croyants, seconde force en présence, cherchent à préserver l’ancien rite orthodoxe que le jeune Pierre le Grand veut réformer. Dosifei, leur chef – Taras Shtonda pope tragique de bonne facture – assiste impuissant et fataliste à leur marginalisation, circulant résigné vêtu d’un tapis turc sur les épaules en guise de bure. Sa plus fidèle disciple, la très fervente croyante Marfa s’avère le personnage central de l’opéra par qui se noue la torsion shakespearienne qui va précipiter le drame. Amante délaissée du pleutre prince Ivan Khovansky, elle l’entrainera dans sa chute. Raehann Bryce-Davis apporte une séduisante plasticité vocale à cette héroïne qui agit ici de manière ambivalente, entre violence et compassion, à l’image d’une Russie contemporaine dont le régime voudrait mettre en avant la foi et les bonnes mœurs tout en étant coercitif pour appliquer son programme.

Conseiller du Tsar, le prince Vassili Galitsine – phénoménal Dmitry Golovnin au chant tranchant et altier – représente la troisième force en action, celle des réformateurs souhaitant que la Russie s’occidentalise en s’inspirant du mode de vie européen. Les Khovansky, princes passéistes et inconsistants entourés de leurs streltsy, soldatesque incontrôlable, les vieux-croyants fanatisés, Galitsine le rénovateur éclairé, tous seront balayés par la poigne de fer du jeune Pierre Le Grand et de son entourage, une clique visible nulle part, présente partout, menaçant à chaque instant d’agir de manière subliminale, position omnisciente que l’on prête au pouvoir étatique russe actuel.

Surveiller et punir
Durant toute la représentation, Calixto Bietio diffuse ainsi un sentiment constant d’oppression, celui subit par la Russie à travers les âges, par des images et vidéos apparaissant dans l’arrière-scène ovale. Entre un défilé martial de danseuses russes, l’apparition d’un ours géant disant par une bulle de bande-dessinée : « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », une constellation de visages de prisonniers aux regards barrés de noir, une fresque figurant divers militaires, les signes se succèdent qui expriment une angoisse, celle provoquée par le garrot autoritaire par lequel la société russe est étranglée. Cette vision monolithique d’une Russie qui ne vivrait à travers le temps qu’une succession de violences et de désespoirs perpétuels pourrait être univoque et stéréotypée, mais le metteur en scène espagnol universalise son propos, voyant aussi et surtout une servitude globalisée à l’œuvre partout dans le monde aujourd’hui, avec l’avènement de l’enfermement numérique dans lequel nous vivons tous reclus.
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Les vieux-croyants s’immolent par le feu éparpillés autour d’un wagon, celui d’un train qui les mèneraient au goulag, tandis que Galitsine est déporté comme un vulgaire oligarque ne satisfaisant plus le gouvernement en place. Marfa sera pétrifiée par son fondamentalisme religieux, quand la déchéance des Khovanski est celle de mafieux dépravés. Ce substrat tragique d’une Russie subissant le joug de l’arbitraire à travers le temps est parfaitement relayé par l’Orchestre de la Suisse Romande, le Chœur du Grand Théâtre et la maitrise du Conservatoire de Genève qui déploient et modulent avec éclat la poignante mélancolie orchestrale de Moussorgski, sous la direction altière d’Alejo Pérez.

