OPÉRA – Voir Il Trittico sur scène pour la première fois, c’est mesurer la puissance d’une soirée entière avec Puccini, grand chef cuisinier de l’âme humaine. Trois opéras se succèdent, trois ambiances, trois degrés de cuisson émotionnelle :
- Gianni Schicchi : rôtisserie efficace et farce bien huilée.
- Il Tabarro, cuisson à l’étouffée mijotée dans de sinistres brumes parisiennes.
- Et puis, sans prévenir, Suor Angelica : friture à feu vif, dans l’huile brûlante des grandes émotions.
Un repas lyrique complet en somme, pensé comme un menu en trois services, avec en fil conducteur Asmik Grigorian, soprano star encore toute auréolée de ses récents succès.
Entrée : farce de famille au beurre noir
Avec Gianni Schicchi, l’entrée a un goût plus acide qu’onctueux. Derrière la farce inspirée d’un passage de l’Enfer de Dante, Puccini impose un climat cynique et mordant, avec ces héritiers prêts à tout pour toucher le gros lot, même à transformer un testament et à dissimuler un cadavre. Asmik Grigorian n’y est pas forcément à son avantage : le public applaudit chaleureusement le tube des tubes, “O mio babbino caro”, mais la voix pas encore chauffée manque de charme et de rayonnement pour s’abandonner aux effluves pucciniens. La saveur est plutôt à trouver du côté de Misha Kiria, Gianni Schicchi confit dans son propre jus, avec ce qu’il faut de croquant dans le trait et d’onctuosité dans la diction pour séduire durablement les palais. Autour de lui, une garniture aigrement assaisonnée, à commencer par la Zia tout en perversité d’Enkelejda Shkoza, le Simone gonflé comme un soufflé de Scott Wilde ou encore le Rinuccio un peu timide d’Alexey Neklyudov. La sauce prend, avec une certaine sagesse, mais une vraie justesse des goûts.

Plat principal : ragoût de désirs en trompe-l’œil
Avec Il Tabarro, la mise en scène baisse le feu sous la casserole et tamise la lumière : on entre dans la cuisine lente des amours éteints et des cœurs lourds. L’enfant de Giorgetta et de Michele est mort, leur histoire moribonde et la misère rôde sur les quais de Seine. On n’entend plus l’huile qui grésille, mais le son de la vapeur qui monte dans le silence et les non-dits. Asmik Grigorian revient en Giorgetta. Avec l’air « Ebben, altro è il mio sogno », la voix trouve des ingrédients mieux adaptés à ses moyens, le timbre peut se déployer et surtout l’actrice touche au cœur dans sa douleur sobre face aux reproches de Michele, l’un des grands moments de la soirée. À ses côtés, une garniture à la hauteur : Roman Burdenko en Michele, voix sonore malgré des graves un peu plus fragiles mais avec des aigus cinglants ; Joshua Guerrero en Luigi, un peu brut de décoffrage mais crédible ; ou encore la Frugola d’Enkelejda Shkoza, condiment triste, figée dans un vinaigre dont les éclats de rire ne masquent plus l’aigreur croissante. Tout cela cuit à couvert, sur un quai sans issue, laissant dans la bouche une certaine amertume.

Dessert : douceur mortelle aux herbes
Avec Suor Angelica, Puccini propose un dessert à sa façon, dont il était très fier. Crème brûlée à la douleur, baba trempé dans l’eau bénite durant sept longues années, on pense manger un dessert un peu dégoulinant et on se retrouve frappé par la force de ces saveurs et leur intensité. Et cela grâce à Asmik Grigorian, toujours elle, et à son incarnation d’Angelica. Jeune noble délaissée par sa famille depuis qu’elle a fauté et mis au monde un fils illégitime, elle a été mise au couvent de force sans aucune nouvelle.

D’abord fermée et muette, Asmik Grigorian ne pleure pas, elle ne demande que son dû, se révolte et finalement se résigne à la mort, sans jamais virer dans le douceâtre. Il faut dire que face à elle, Karita Mattila est une Zia Principessa royale, meringue superbement glacée au cœur vide et à la voix fatiguée, mais capable de griffer quand il le faut. Face à elle, des religieuses pleines de saveur mais sans excès de crème, avec notamment Margarita Polonskaya, jeune promesse de la troupe de l’Opéra de Paris, aussi juste scéniquement que séduisante vocalement.

À lire également : La Bohème 2050 : Apocalypse ? No !
Digestif ?
Carlo Rizzi, derrière ses fourneaux, veille au grain en bon héritier de la cuisine italienne. Sa direction épouse chaque plat : croustillante, nerveuse dans Schicchi, mélancolique et enveloppante dans Tabarro, droite, avec le bon dosage de sucre dans Suor Angelica. L’Orchestre de l’Opéra national de Paris joue en brigade : les cordes en fond de sauce, les cuivres pour le rissolé, les bois pour la touche forestière. Soirée copieuse donc, mais qui évite toujours l’indigestion. On en sort repu, bouleversé, les goûts s’entremêlant dans un même souvenir. En artisan redoutable, Puccini nous a promené dans un parcours gustatif dont il a le secret, sans jamais saturer un palais qui en redemande !

