COMPTE-RENDU — Il y a, ce soir-là, quelque chose d’Une journée particulière au Festival Puccini de Torre del Lago : non seulement parce que La Bohème revient dans le pays de Puccini, mais parce que la reprise de la mise en scène imaginée par Ettore Scola transforme la représentation en rencontre singulière entre cinéma et opéra.
Plan d’ouverture : Puccini vu par Scola
Le cinéaste, dont la filmographie a si souvent observé les êtres à la fois avec tendresse et cruauté, aborde ici Puccini sans chercher à le détourner : il l’inscrit dans une tradition assumée, mais attentive aux détails, aux gestes, aux regards, à tout ce qui, sur scène, peut devenir plan rapproché.

Décor de studio : la mansarde et le Paris des artistes
La mansarde des artistes, avec son désordre pittoresque, ses élans de jeunesse et sa pauvreté presque théâtralisée, rappelle combien La Bohème est aussi l’histoire de ceux qui n’ont rien, sinon le feu de leurs illusions. Dans ce contexte, l’arrivée du propriétaire venu réclamer son loyer fait surgir, presque malgré elle, l’ombre d’Affreux, sales et méchants : non que Scola force le trait jusqu’à la caricature, mais il sait que la comédie naît souvent de la gêne matérielle, de la faim, du froid et de l’argent qui manque. Le plateau fonctionne alors comme un décor de studio ouvert, où le regard passe d’un détail réaliste à un effet de groupe, comme dans un montage alterné.

La ville se reconnaît d’abord à ses verrières d’acier d’inspiration Eiffel et à ses réverbères. Elle s’ouvre ensuite à tout un répertoire visuel : Manet peignant, grandeur nature, Le Déjeuner sur l’herbe, les danseuses de French cancan, les affiches publicitaires consacrées aux artistes féminines en vogue (Liane de Pougy, Rose Demay, Marguerite Dufay) ou encore la reconstitution de la librairie Anglade, telle que l’a fixée l’objectif d’Eugène Atget. Les costumes, enfin, prolongent cette cohérence scénique : ils restent accordés à l’époque comme à la condition sociale des protagonistes.

Gros plan sur Mimi et Rodolfo
Entre Mimi et Rodolfo, Nous nous sommes tant aimés pourrait servir de sous-titre secret. Leur rencontre à la lueur d’une chandelle, leur duo suspendu, puis l’usure de l’amour au contact de la maladie et de la jalousie, composent une trajectoire qui refuse le simple attendrissement. Scola les regarde comme deux jeunes êtres dépassés par ce qu’ils éprouvent. La Passion d’amour y est moins flamboyante que fragile : elle brûle doucement, menace de s’éteindre, revient par éclats, jusqu’à rendre plus poignante la disparition finale de Mimi. Leur duo prend ainsi la forme d’un long gros plan lyrique, où la voix remplace le zoom.

Champ-contrechamp : Marcello face à Musetta
À côté de ce couple central, Marcello et Musetta offrent leur propre Drame de la jalousie. Leur relation, faite d’orgueil, de désir, de provocations et de retours, apporte à la soirée son nerf le plus théâtral.

Vision à l’italienne : le plan-séquence des bohèmes
La réussite de la soirée tient aussi à une vision à l’italienne, non au sens d’un pittoresque facile, mais par cette manière de faire circuler le chant, le jeu dramatique avec une spontanéité qui paraît naturelle. Les chanteurs ne se contentent pas d’occuper l’espace : ils y vivent, ils y composent cette petite société d’artistes pauvres que Puccini fait passer de la farce à la tragédie avec une rapidité poignante. La direction d’acteurs privilégie un mouvement collectif, presque chorégraphié comme un plan-séquence, où chacun trouve sa place sans briser la continuité dramatique ; ce choix affaiblit toutefois les moments plus intimes, notamment ceux entre Mimi et Rodolfo (en partie aussi à cause d’un chant trop intense et d’une gestuelle trop ample de la part du chanteur).

Bande-son et hors-champ : l’émotion en retenue
La direction musicale d’Antonino Fogliani soutient cette lecture sans l’alourdir. Dans le deuxième acte, l’orchestre (légèrement amplifié) prend des allures d’orchestre de fosse et sait donner au café Momus sa rumeur, sa lumière, sa foule ; dans les scènes intimes, il se resserre autour des voix, respectant ce frémissement où le lyrisme puccinien devient confidence. Le pathos n’est jamais absent, mais il reste contenu, comme si la mise en scène de Scola, par pudeur cinématographique, préférait laisser l’émotion monter d’un détail : une main qui hésite, un regard détourné, un silence avant l’adieu.

Casting vocal
Vittorio Grigolo impose d’emblée un Rodolfo au chant généreux, projeté avec éclat, porté par un timbre solaire et une énergie scénique très expansive : cette interprétation, jusque dans l’enthousiasme des saluts, séduit par son panache mais demeure peu convaincante pour exprimer la fragilité rêveuse du jeune poète. Face à lui, Mariangela Sicilia compose une Mimi sensible et nuancée, modulant la ligne avec finesse pour faire affleurer l’émotion sans jamais la forcer. Massimo Cavalletti prête à Marcello une voix ronde et bien ancrée, même si l’aigu peut se tendre et perdre en brillance. Olga Peretyatko séduit en Musetta par l’agilité de sa voix, la finesse de ses aigus et la délicatesse de son phrasé. Alberto Petricca campe un Schaunard sincère, porté par une voix nuancée et un timbre séduisant, tandis qu’Adolfo Corrado donne à Colline une ampleur grave et bien posée, particulièrement émouvante. La contribution solide du chœur est essentielle à la vitalité collective de cette Bohème.

Fondu final
Au terme de la soirée, le titre qui s’impose reste peut-être le plus simple : Nous nous sommes tant aimés. Aimés, parce que Puccini continue de faire croire à l’éternité d’un amour né dans le froid ; tant, parce que l’opéra sait que cette éternité ne dure qu’un instant ; et Scola, parce qu’il a su reprendre ce mythe sans le trahir, en y déposant la mélancolie lucide de son propre cinéma.

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Générique
La Bohème, opéra en quatre tableaux de Giacomo Puccini
Tourné au Festival Puccini, Torre del Lago (Italie)
Mise en scène : Ettore Scola repris par Marco Scala di Mambro
Décors : Luciano Ricceri
Costumes : Cristiana Da Rold
Lumières : Valerio Alfieri
Direction musicale : Antonino Fogliani
- Mimì – Mariangela Sicilia
- Musetta – Olga Peretyatko
- Rodolfo – Vittorio Grigolo
- Marcello – Massimo Cavalletti
- Colline – Adolfo Corrado
- Schaunard – Alberto Petricca
- Benoît – Claudio Ottino
- Alcindoro – Stefano Marchisio
- Parpignol – Nicola Pamio
- Un sergente dei doganieri – Lorenzo Barbieri
- Un doganiere – Luigi Cirillo
Orchestre, Chœur et Chœur d’enfants du Festival Puccini
Chef de chœur : Marco Faelli
Directrice du Chœur d’enfants : Sonia Franzese
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