FESTIVAL – Daniel Harding, orchestra conductor et conducteur d’avions, pilote de l’Orchestre dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia de Rome atterrit et décolle à Bucarest en son Festival Enescu dans l’immense Salle du Palais, avec en copilote le pianiste coréen Seong-Jin Cho.
Embarquement
Comme tous les deux ans, le Festival International George Enescu de Bucarest attire des mélomanes venant du monde entier. La compagnie aérorchestrale de Rome, Santa Cecilia Airways et son directeur musical et aéronautique, le capitaine Daniel Harding (qui est dans la vraie vie à la fois chef d’orchestre et pilote de ligne chez Air France), à bord d’un aérodrome de longs courriers nommé Sala Palatului, emmènent quelque quatre mille passagers à travers les contrées classiques d’Enescu, Beethoven et Brahms. Le Rome – Bucarest n’a certes rien d’un transatlantique, mais l’engouement est tel que le vol affiche complet. A l’heure précise l’équipage annonce : “boarding completed”, on procède au désarmement des toboggans, à la vérification de la porte opposée, ainsi qu’à l’accordage des instruments. Après les démonstrations de sécurité et les saluts de la part du pilote, l’avion s’aligne sur la piste, le silence nerveux s’instaure : nous sommes prêts pour le décollage.
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Décollage en douceur
Le pilote expérimenté propulse l’aéroplane dans l’air tout en douceur avec la Pastorale-Fantaisie d’Enescu, œuvre qu’il avait déjà pilotée sur place en 2021 avec une autre compagnie, la Royal Concertgebouw Airlines. Les cordes en solide cohésion caressent les oreilles, les flûtes teintent joliment le paysage sonore avec subtilité et précision, pimenté par les hautbois dans ses fines nuances. Par précaution, l’hôtesse exhorte les passagers à garder leurs ceintures attachées même au-delà de l’extinction du signal lumineux, au cas où quelques turbulences ou dépressurisation viennent à perturber la quiétude des passagers. Et en effet, les cors et les trémolos de cordes s’embrasent dans un crescendo dramatique qui secoue la cabine. Or, ce n’est qu’une ardeur éphémère, un nuage cachant le ciel dégagé et ensoleillé. L’avion atteint une altitude stable, l’autopilote semble enclenché, et nous sommes en mode croisière.
Croisière
“Mesdames et Messieurs, notre équipage va bientôt se diffuser jusque parmi les rangs avec notre service de restauration. Aujourd’hui au menu : le Concerto pour piano n° 1 de Beethoven, proposé par notre copilote et chef de cabine, le pianiste coréen Seong-Jin Cho.” L’assistance stupéfaite, car elle s’attendait à Martha Argerich (qui n’a hélas pas pu voyager), reste hélas sur sa faim une fois le service terminé. Ce concerto est un plat léger mais hésitant sur la température du service, avec un toucher subtil (notamment quant à l’usage de la pédale), manquant d’étoffe, ce qui en diminue les qualités gustatives. Quelques trilles vibrants et ornements secs titillent les palais, comme la virtuosité pétillante du troisième mouvement, mais sa substance reste insuffisamment fournie pour rassasier les gourmands. La sauce orchestrale qui accompagne le plat s’avère très délicate, hautement musicale et raffinée dans les nuances piano. Le pianiste offre aux passagers deux morceaux en bis, dont le dernier est en réalité le gâteau d’anniversaire pour le pilote, enveloppé dans les notes de la Sonate Au Clair de lune de Beethoven, un geste qui ragaillardit le public.
Nous commençons notre descente
Le capitaine, après avoir remercié son collègue pour ce cadeau inattendu, informe les voyageurs de la destination en approche et du début imminent de la descente. Le personnel maintenant propose le service de vente des produits duty free hors taxe, dont le parfum Symphonie n°2 par Brahms, moins luxueux mais en grande quantité de stock. Sa pyramide olfactive est constituée de violoncelles mélodieux et de flûtes en legato élégant (dans ses notes de tête), de tutti résonnants et dramatiques qui composent ses notes de cœur, tandis que les hautbois conjugués aux cordes enjouées et énergiques complètent le bas de l’échelle. Les ingrédients sont trop classiques pour susciter un véritable enthousiasme auprès de certains passagers tentés par faire défiler leur fil Instagram…
Crew, prepare for landing
Comme c’est l’anniversaire de notre pilote, celui-ci décide de nous offrir quelques circuits gratuits autour de l’aéroport de destination en y ajoutant l’ouverture de La Force du destin, avec ses trois coups fatidiques des trombones (rappelant le sinistre “Brace, brace, brace”), dont le rôle n’est pas d’effrayer, mais d’éveiller les endormis : attachez votre ceinture, redressez votre siège… L’appareil touche le sol et le concert touche à sa fin, le pilote est (bien évidemment) applaudi par l’ensemble des passagers pour cet atterrissage en grande pompe, signature du capitaine Harding (nom si proche mais approche si lointaine du hardlanding).
Thank you for flying with us, au nom du pilote et de l’ensemble de l’équipage de Santa Cecilia Airways, nous vous souhaitons un agréable séjour au Festival Enescu.


