OPÉRA – La Bohème très controversée, et surtout très originale, de Claus Guth revient à l’Opéra de Paris, en ouverture de la saison 25-26. Les huées de 2017 sont loin, maintenant que le public sait à quoi s’attendre. La mise en scène aurait-elle trouvé son public ?
Plaçant les personnages issus des Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger dans une navette spatiale vouée à ne jamais revenir sur Terre, Claus Guth interroge les amateurs de La Bohème de Puccini, ode à Paris et à son Quartier Latin sous Louis-Philippe Ier. Où dîneront-ils la veille de Noël ? Pourquoi le propriétaire réclamerait-il un loyer dans une fusée ? Comment Parpignol se retrouve-t-il à bord ? La réponse : le délire. Les artistes, transformés en astronautes, manquent de nourriture et d’oxygène, basculant au choix dans un rêve ou un délire.
Mise en scène lunaire
La mise en scène, toutefois, complique une intrigue simple. Le journal de bord de Rodolfo, projeté entre les tableaux, répète inutilement ce que dit le livret. Les longs silences où il ne se passe rien sur le plateau, où l’orchestre est silencieux, brisent le rythme si parfaitement orchestré par Puccini et donnent lieu à des quintes de toux du public… L’apparition des doubles (Rodolfo astronaute et Rodolfo en habit de soirée, de même pour ses amis) infantiliserait le spectateur, comme si l’on doutait de sa capacité à suivre. Toutefois, le huis-clos ne perd pas en énergie scénique, le deuxième tableau, le plus pittoresque et exigeant au niveau des chorégraphies, conserve sa vitalité : chœurs d’adultes et d’enfants, parade de jongleurs et même dragon chinois remplissent la scène.

Certaines scènes, impossibles à intégrer, sont chantées en coulisses (le début du troisième tableau à la porte d’Enfer, avec les soldats notamment). Il reste toutefois regrettable que la mort soit sans cesse rappelée (le cadavre d’un des compagnons de route, on insiste sur la mort de Mimi dès sa rencontre avec les amis de Rodolfo) : Puccini, Giacosa et Illica avaient su équilibrer tragédie, amitié joyeuse et amour délicat. Ces moments de légèreté, ici volés, sont pourtant essentiels et précieux. Si la dramaturgie semble affaiblie, les décors restent grandioses : plateau incliné vertigineux, cosmos projeté, et décor lunaire magnifique sur lequel les chanteurs peuvent se déplacer. Rare et ambitieuse, la proposition émerveille.

Les vraies stars
- La direction musicale de Domingo Hindoyan subit moins de changements subversifs. L’orchestre et son chef séduisent par des couleurs douces. La section des cuivres, très importante au fil de l’opéra retentit face à l’éclat de la douleur de la tragédie chantée sur scène.
- Nicole Car (Mimi) brille d’un éclat puissant et d’une voix de rubis aux aigus saisissants.
- Charles Castronovo (Rodolfo) bouleverse par son timbre soyeux, malgré quelques notes poussées
- Étienne Dupuis (Marcello) charme par sa voix pleine et chaude
- Xiaomeng Zhang (Schaunard) séduit par sa douceur
- Alexandros Stavrakakis (Colline/Benoît) impressionne par la projection et la noblesse de son timbre ambré.
- Andrea Carroll (Musetta) agace mais sait se faire tendre au dernier acte.
- Enfin, Virgile Chorlet, en maître de cérémonie, est très apprécié.

Et pourtant, elle tourne !
Depuis 2017, la réception a changé. Après un accueil houleux, le public est désormais poli, même enthousiaste : applaudissements généreux aux airs, ovations pour les solistes, le mime, puis le chef d’orchestre.
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Soit la musique l’a emporté, soit la mise en scène a enfin trouvé son public. Quoi qu’il en soit, bien qu’on ne puisse pas s’accorder à « aimer » cette Bohème, la musique, elle, reste intemporellement bouleversante. Dans ce cosmos ahurissant, la star reste, encore et toujours, Puccini.

