DANSE – L’Opéra national du Rhin a confié sa scène à Sharon Eyal et Léo Lérus. Deux univers, deux héritages, deux visions du corps qui s’opposent et s’attirent dans En regard. D’un côté, une armée en demi-pointes réglée comme un métronome futuriste. De l’autre, une transe guadeloupéenne qui creuse et respire avec la terre. Entre rave lunaire et cyclone tellurique, la soirée met en jeu une même urgence : danser pour résister.
Self control
Sharon Eyal, fidèle héritière du Gaga de Batsheva, signe avec The Look une pièce où la répétition devient matière brute. Dix-sept interprètes prolongent l’art du détail : chaque articulation est sollicitée, chaque micro-impulsion creuse le mouvement jusqu’à l’épuisement. Sur les beats hypnotiques d’Ori Lichtik, la danse vire au rituel. Toujours en demi-pointe, les corps défient la gravité dans une verticalité presque militaire, mais jamais figée : ça tremble, ça vacille, et ça résiste. Les justaucorps neutres de Rebecca Hytting effacent les identités, construisant un organisme collectif où la singularité se dilue. Malgré la masse, l’individu insiste. Une épaule se détache, un souffle déborde, un torse tente de s’arracher. La question reste en suspens : fusionner ou s’émanciper ? Nous sommes enfermés dans une transe glacée où la contrainte elle-même devient un spectacle.

Lâcher prise
Puis vient Léo Lérus, et tout bascule. Sa pièce s’ancre dans le bigidi, ce déséquilibre qui habite le Gwo-ka et qui fait de la fragilité une puissance. Ici, pas de chorégraphie verrouillée. Une improvisation nourrie par le dialogue ancestral des Léwoz : le danseur répond aux frappes du tambour, au silence, aux syncopes. Chaque geste est une réponse vivante. Les corps frappent le sol, piétinent, chutent pour mieux rebondir. La lumière orangée épaissit l’atmosphère. La mémoire nourrit la danse d’une vitalité collective : danser devient un acte de résistance, une manière de contrer la destruction par l’énergie du groupe.
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En regard n’assemble pas deux pièces par simple juxtaposition. C’est un duel poétique, une dramaturgie des contraires : le froid et le chaud, la contrainte mécanique et le chaos fertile. Là où Sharon Eyal explore la fusion et la contrainte du collectif, Léo Lérus célèbre l’instabilité comme chemin d’émancipation.



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