DISQUE – Dans la lignée de ses parutions consacrées à Saint-Saëns, le Palazzetto Bru Zane propose L’Ancêtre, récit d’une vendetta corse qui ne s’est pas imposé sur la scène lyrique, mais qui trouve un nouveau souffle grâce à une distribution très bien choisie, et engagée dans la défense de ce répertoire.
Le Timbre d’argent, Déjanire, Phryné, La Princesse jaune, Proserpine, Les Barbares, et désormais L’Ancêtre : voilà le catalogue du Palazzetto Bru Zane étonnamment fourni en ce qui concerne l’œuvre lyrique de Saint-Saëns, généralement réduite à son indétrônable Samson et Dalila, et quelques excursions du côté d’Henry VIII.
La valeur attend le nombre des années

Si peu d’ouvrages scéniques de Saint-Saëns ont réussi à traverser les époques, ce nouvel enregistrement est l’occasion d’explorer l’un de ses ultimes opus, créé pour l’Opéra de Monte-Carlo. En 1906, Saint-Saëns, âgé de soixante-dix ans, est un vétéran des scènes lyriques, et a déjà produit l’essentiel de son répertoire symphonique et instrumental – pour donner un ordre de grandeur, son Samson a alors presque trente ans. Qu’à cela ne tienne ; pour L’Ancêtre, le compositeur trouve dans le livret de Lucien Augé de Lassus une histoire de vendetta tout à fait dans l’air de son temps : des rivalités entre familles ennemies, perpétuées de génération en génération, et dont le souvenir est précieusement ravivé par une grand-mère vengeresse ; deux jeunes amoureux, appartenant à des factions ennemies, mais secondés par l’ermite Raphaël ; et bien sûr une fin dramatique, d’un coup de fusil au milieu des montagnes corses. Une ancêtre peut-être, mais qui ne manque pas de vigueur quand il s’agit de régler ses comptes.
Inégal, mais inédit
La partition n’est certainement pas la plus aboutie ni la plus intéressante de Saint-Saëns, la faute aussi à un livret qui peine à créer des situations théâtrales développées : en une heure trente, le drame est très ramassé, avec de grandes scènes assez statiques, et une issue un peu expédiée. Le compositeur se révèle en revanche dans le chœur des jeunes filles à l’acte III, et dans le grand air de Nunciata, aux accents de danse macabre – comme quoi les vieilles recettes font toujours effet, et plus encore quand elles sont servies par le talent de Jennifer Holloway, absolument parfaite dans le rôle-titre. Impact dramatique, autorité vocale, déclamation : la soprano possède toutes les qualités nécessaires, ainsi que ce petit truc en plus qui fait que le disque n’empêche pas le théâtre.
Une grand-mère peut-être, mais d’une vitalité exceptionnelle ! Michael Arivony, en Raphaël, incarne l’autre grande figure de l’œuvre, qu’il domine d’un timbre superbe et de toute la stature de l’ermite. Quant à la mezzo-soprano Gaëlle Arquez, elle n’a rien à envier à ses collègues, tant les couleurs sombres de sa voix se déploient et s’épanouissent dans le rôle de la descendante, Vanina.
De beaux jours devant lui
L’enregistrement bénéficie dans sa totalité d’une distribution équilibrée et bien choisie : le Tébaldo sensible de Julien Henric répond au timbre corsé d’Hélène Carpentier dans le rôle de Margarita, et Matthieu Lécroart est un interprète de haut vol pour les quelques interventions de Bursica, dans la droite lignée de ses collègues. Ainsi défendue, loin de nous l’idée de vouloir enterrer l’œuvre, quelles que soient ses faiblesses : car Kazuki Yamada, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, est parfois un peu en retrait, mais offre des moments d’une belle âpreté dramatique, tout en soignant le lyrisme des vents – si chers à Saint-Saëns. Le Chœur Philharmonique de Tokyo convainc également par la qualité de sa diction française, et la délicatesse des couleurs qu’il apporte.
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Un opéra bien de son temps, mais qui ne fait pas son âge, quand ses interprètes mettent tant de cœur à le ramener à la vie.
C’est pour qui ?
- Pour ceux qui voudraient connaître tout Saint-Saëns !
- Pour les amateurs de grands récits de vengeance, tels que le XIXème siècle savait en faire.
- Pour les inconditionnels du Palazzetto Bru Zane, et de ses redécouvertes.
Pourquoi on aime ?
- Pour sa distribution, dominée par Jennifer Holloway et Michael Arivony, formidables dans les rôles principaux.
- Parce que L’Ancêtre offre un éclairage nouveau sur l’œuvre lyrique de Saint-Saëns, loin déjà de son Samson et Dalila.

