CONCERT – Cecilia Bartoli et Lang Lang : deux stars qui ont fait évoluer l’image de la musique classique : lui, en la faisant partager à des publics très divers à travers le monde ; elle, par des projets artistiques ambitieux et des redécouvertes d’œuvres oubliées qui ont connu un succès planétaire. Le 11 Novembre dernier à la Philharmonie de Paris, leur récital a su déjouer les pièges d’une telle rencontre de monstres sacrés : formant un vrai duo, la cantatrice et le virtuose ont su tirer parti des codes du concert pour faire vivre au public de la Philharmonie de Paris de grands moments de musique et de plaisir partagés.
Des rangées de sièges remplies à ras-bord, deux monstres sacrés à l’affiche : en ce soir de fin d’automne et de célébrations, il règne dans la salle Pierre Boulez l’atmosphère un peu électrique des galas. À cette tension contribue non seulement l’attente du lever de rideau, mais aussi un peu d’inquiétude : les deux bêtes de scène vont-elles s’entre-dévorer ?
Quête en duo
Dès l’entrée en scène, le même sourire éclaire leurs visages. Les saluts sont profonds et synchrones : nous voilà rassurés. On le sera encore plus au bout de quelques minutes : Lang Lang, ce virtuose admirable, mais qui a parfois préféré le spectaculaire au bon goût et mimé ses interprétations autant qu’il les exécutait, a muté ! Le voilà accompagnateur, plein d’attention et d’humilité : piano demi-fermé, il offre à sa partenaire une écoute de chaque instant, une précision parfaite, un accord impeccable des tempos et des intensités.
Preux chevalier
Accompagnateur n’est pas le mot juste : tout au long de la soirée, sa prévenance à la fois bienveillante et admirative a été celle du chevalier servant. Non pas un pâle compagnon assis muet à ses genoux, mais un fort chevalier pourvu de la panoplie du grand soliste : que ce soit en soutien ou en réplique à la ligne de chant, sa qualité de son et de phrasé, sa palette de couleurs, sa noblesse de ton, et quand il le fallait sa puissance expressive, étaient toutes magnifiques. Le grand luxe.
Et la diva ? Les quatre premiers airs, tirés des Arie antiche (éd. Ricordi), familiers à tous ceux qui ont pris des leçons de chant, ont la nature d’une entrée en matière, dans un registre medium où la voix large au timbre riche et chatoyant, ainsi que la projection, impressionnent déjà. On entre dans le vif du sujet avec le célèbre Lascia la Spina, qui s’achève pianissimo, dans un silence recueilli. Elle reste sur scène pendant le menuet du même Haendel, où le pianiste seul fait durer la même émotion.
Arianne, sur un fil
Le programme riche et varié (22 numéros, hors les bis) était construit autour d’un « plat de résistance » : la cantate avec piano Arianna a Naxos (Hob. XXVIb:2, 1789) de Joseph Haydn. En une vingtaine de minutes de récitatifs, solos de piano et airs, Ariane, figure mythique de la femme blessée, abandonnée par Thésée à qui elle avait pourtant sauvé la vie, passe de l’attente amoureuse à la peur, puis à l’abattement, à la fureur et au désespoir.
La voix de Cecilia Bartoli donne corps à chaque émotion : elle épouse la moindre inflexion du texte, le timbre se métamorphose avec les mots, la variété des nuances et des intentions semble sans limite. Parler de « la voix » au singulier ne reflète plus la réalité : c’est un orgue qui devant nous déploie cent registres de passion et de désespoir. Et puis, a-t-on bien affaire à une chanteuse ? Le corps et le visage vivent et communiquent le drame avec une telle éloquence qu’on dirait plutôt une grande tragédienne qui parle avec des notes, et dont le Tradito io sono (je suis trahie) vous transperce comme une épée.
À chaque instant, la contribution de Lang Lang est à la mesure de cette interprétation superlative et poignante. Et à nouveau, un morceau de piano la prolonge : l’Impromptu op.90 n°3 de Schubert n’est pas, comme si souvent, joué comme une prière : avec un son palpitant, des nuances amplifiées et des basses inquiétantes, il est ce soir un air d’opéra, issu de même creuset que ceux qui l’ont précédé.
Bartoli : l’épopée du sentiment
La première partie n’est pas finie, et l’on a déjà éprouvé autant d’émotion et de joie qu’en un concert entier. Cela aurait été pourtant une grosse erreur de s’en aller, et pas seulement à cause de la belle surprise de voir la robe qui était rouge sang en première partie devenir vert prairie pour la seconde.
Car le reste du programme était un cortège de réjouissances où l’orgue Bartoli s’est fait tour à tour : brillant et habile dans le célèbre air de Rosine Una voce poco fa tiré du Barbier de Séville de Rossini ; yodleuse tourbillonnante dans l’Orpheline du Tyrol de Rossini ; désopilant dans une Coccinelle de Bizet qui n’était plus une mélodie, mais une saynète ; virtuose des castagnettes dans Les Filles de Cadix de Delibes ; noble et sobre dans Vaga luna che inargenti de Bellini ; croustillant dans Donizzetti ; spirituel, puis touchant, puis magistral dans Puccini ; mandoliniste au cœur d’artichaut dans Ernesto de Curtis ; tambourineur dans la Danza… Peu importe si à de rares moments, telle vocalise n’a plus la légèreté d’antan, ou si telle couleur de timbre ne correspond pas tout à fait au personnage incarné : c’est un feu d’artifice.
Les morceaux joués par Lang Lang répondent à la voix lyrique par une autre vocalité, celle dont les meilleurs pianistes savent créer l’illusion sur leur instrument. En particulier, le Clair de Lune de Debussy, malgré quelques exagérations de rubato et de contrastes (mesures 15 à 24), finit sur un fil magique qui capture des milliers d’oreilles dans un temps dilaté : un poète a parlé, ou plutôt chanté.
Chacun son créneau
On l’aura deviné, après un tel festin, le public criait bravo et applaudissait debout. Trois bis ont achevé de le gâter : un air de Chérubin (Voi che sapete) paradisiaque et deux tubes napolitains : Non ti scordar di me et O sole mio.
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Parce que la qualité d’un concert est aussi celle de son organisation, c’est par un bon et un mauvais point qu’il faut terminer. Le bon point est pour le surtitrage, à vrai dire indispensable : lire les textes des airs ou des mélodies en même temps que la musique nous a fait profiter pleinement du sens dramatique et de l’intelligence musicale de Cecilia Bartoli. À l’inverse, lorsque tournant sur elle-même avec aisance, elle chantait vers le public installé derrière la scène, on partageait un instant le sort de ce dernier, et on compatissait : ces places peuvent convenir pour écouter un grand orchestre, mais pas la voix, dont la projection demande que l’auditeur soit le plus possible de face. Ces spectateurs ont été privés d’une partie du miel de cette belle et mémorable soirée, de ce concert accompli.

