COMPTE-RENDU – En amour comme en art, la routine est mortelle. Aussi, lorsqu’un soliste international choisit de s’isoler dans son cabinet d’étude, dans une quête pour renouveler le genre du concert, cela attire l’attention. L’altiste Lawrence Power, avec le concours du studio Âme, conçoit un objet musical et scénique non identifié, baptisé Reflections.
Transmutation sonore
Institution dans l’institution, les Lundis musicaux de l’Athénée cultivent habituellement le répertoire de l’opéra, de la mélodie ou du Lied, avec des chanteurs du moment. Mais ce soir-là, c’est à un altiste – que dis-je, un alchimiste ! – qu’ont été confiées les clés du théâtre.
Pas n’importe lequel : l’anglais Lawrence Power. En plus de jouer à travers le monde avec des orchestres et des partenaires prestigieux, il participe aussi à l’enrichissement du répertoire de son instrument par de nombreuses créations. Il a également créé son propre ensemble, enseigne à Zurich et donne des classes de maître. Il n’a rien à envier au bon vieux docteur Faust, et ses expérimentations s’annoncent pour le moins déroutantes.
La plupart du temps, vous achetez votre place en sachant peu ou prou ce que vous entendrez : même si une œuvre ancienne ou moderne pimente le programme, le concerto ou la symphonie qui en forment l’essentiel vous sont en général connus. Ce soir-là, c’était tout à fait l’inverse, et le site internet de l’Athénée ne levait qu’un coin du voile : « une expérience sensorielle qui interroge notre perception de la scène et du son, entre miroirs et illusions ». Quant à la citation de Bernard Shaw, en tête du programme, elle laissait songeur : « L’art est le miroir magique que nous créons pour refléter nos rêves invisibles dans des images visibles ». Armons-nous de patience pour démêler tout ça…

Un étonnant laboratoire
Arrêtons-nous d’abord sur le titre du concert. En anglais comme en français, le mot « reflection » (« réflexion ») signifie à la fois le renvoi par une surface d’une image ou de la lumière et une pensée consciente, qui implique un sujet qui s’observe ou s’écoute. Les quatre parties du programme avaient pour titre : réflexion diffuse, réflexion spéculaire, introspection et réfraction, et un fil conducteur les réunissait : la Chaconne en ré mineur de Bach, transcrite une quinte plus bas pour l’alto et découpée en trois sections jouées à trois moments différents. La feuille de salle rappelait que les 63 variations de son thème initial sont comme 63 reflets. Vous suivez ?
Mais Reflections se voulait aussi un spectacle, où le programme musical donnait lieu à un travail de mise en scène recourant aux outils du théâtre : mouvements de l’artiste sur scène, pianiste d’abord invisible, puis estompé par un rideau de tulle, projection d’images ou de texte, éclairages, accessoires, amplification du son… Sans oublier les « spoken words », la prise de parole de l’artiste, livrant – en anglais – ses réflexions du moment, à moins que ce ne soient quelques artifices alambiqués du docteur Power ?

Concertception
Les impressions les plus fortes sont venues de la musique. Qu’importe que les effets de halo des Sombres Miroirs de Kaija Saariaho basculent parfois dans l’hermétisme, que les arpèges imperturbables du Spiegel im Spiegel d’Arvo Pärt finissent par convoquer des images de sablier ou que Lawrence Power adopte pour la Chaconne un parti pris baroque qui frise parfois l’austérité : sa sonorité chaude et éloquente, sa virtuosité et son engagement profondément senti ont soulevé l’enthousiasme. Bref, du plomb sur le papier, mais de l’or à l’écoute !
Est-ce à dire que la mise en espace, les lumières, les images projetées… étaient superflues ? Certes non, elles enrichissent et guident l’écoute et lui ajoutent un atout visuel, voire spectaculaire, que les musiciens classiques négligent trop souvent. Lawrence Power, face à une vidéo où il avait enregistré l’autre partie, avait son double pour partenaire, et l’illusion était saisissante. Au-delà du plaisir visuel, les vertiges de l’art conceptuel s’ouvraient à nous : pour bien jouer, il faut bien écouter ce que l’on fait, donc se regarder. Cette réflexion, aux deux sens du terme, conditionne la véritable interprétation : si on pense juste, on joue juste. Jouer en duo suppose de ne plus faire qu’un et par l’écoute attentive, l’esprit de chaque auditeur miroite avec celui de l’artiste… Mais tout cela donne le tournis !
L’on peut être reconnaissant à Lawrence Power d’avoir ajouté aux émotions musicales d’autres jouissances des sens et de l’esprit, avec ce spectacle personnel et passionnant, toujours à la recherche d’une matière sonore philosophale.

Demandez le programme :
- Jean-Sébastien Bach – Chaconne en ré mineur, tirée de la deuxième Partita
- Kaija Saariaho – Sombres miroirs, pour alto et électroniques, premier mouvement de Vent nocturne
- Arvo Pärt – Spiegel im Spiegel, pour alto et piano
- George Benjamin – Viola, Viola, pour altos
- Hector Berlioz – La mort d’Ophélie, transcription pour alto et piano
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