COMPTE-RENDU – La Scala Paris affiche complet, le Quatuor Elmire aussi. Costumes noirs impeccables, concentration millimétrée, et un premier disque fraîchement sorti du four : Beyond the Limits (publié chez Scala Music). Rien que ça.
Pour leur concert de sortie, les quatre musiciens ont choisi Beethoven et ses trois Razumovsky, annoncés comme un triptyque… mais dont on n’entendra qu’un fragment, le premier quatuor (et un soupçon en plus). Frustration organisée ? Suspense marketing ? Ou simple envie d’émoustiller le public avant la séance de dédicace ?
Une projection qui frôle la première de cinéma
Le concert commence par… une vidéo. En trois actes, comme les trois quatuors qu’ils n’interpréteront pourtant pas ce soir (on apprécie la cohérence conceptuelle).
Acte I : un buste de Beethoven se prend des tomates. Métaphore du rejet initial de son œuvre.
Acte II : on reconstitue la rédaction du Testament de Heiligenstadt. Ambiance drame historique.
Acte III : un split screen façon série Netflix, suivant les quatre musiciens du réveil au plateau.
La salle est dans le noir, l’écran se lève (non sans grincement comique), et le quatuor apparaît… sans instruments. On est plus proche d’une avant-première que d’un récital : pop-corn non compris.
Ils présentent leur disque, s’éclipsent pour aller chercher leurs instruments, reviennent, s’accordent. L’installation est un poil désorganisée, mais une fois lancés, plus un mot : Beethoven peut enfin respirer.
Dans le cocon rouge-orangé, la musique prend feu
La lumière, chaude, intimiste, enveloppe musiciens et public dans une même bulle. Le son aussi : ample, rond, jamais agressif. Le premier mouvement de l’Op. 59 n°1 déroule ses phrases comme une longue conversation à quatre, où chacun parle à son tour mais s’écoute vraiment.
David Petrlik offre un jeu lyrique, souple, lumineux. Yoan Brakha, plus sombre, plus charpenté, amène une épaisseur presque théâtrale. Hortense Fourrier alterne délicatesse scolaire et envolées sensibles. Rémi Carlon, lui, ancre le tout : un violoncelle stable, impeccablement tenu, sans un tremblement inutile.
La porosité des timbres est travaillée avec soin : nuances mêlées, attaques fondues, circulation des thèmes. On regrette seulement que l’acoustique de la salle mange parfois l’alto, un crime contre Beethoven, mais dont Elmire n’est pas responsable.
L’Adagio qui arrache les larmes
Dans l’Adagio molto e mesto, tout se suspend : corps, regards, voix intérieures. Les crescendi semblent gravés à même l’air, les fins de phrases sont tenues jusqu’à l’évaporation. On ne respire plus. On ne veut plus respirer. C’est le cœur du concert, celui qui serre sans prévenir.
Et puis… un Allegro, mais pas le bon
Le quatuor enchaîne avec l’Allegro molto de l’Op. 59 n°3. Surprise : on change carrément d’œuvre.
Volonté d’équilibre dramaturgique ?
Cadeau malicieux au public ?
Ou simple envie de finir sur une note éclatante ?
Quoi qu’il en soit, c’est brillant, c’est propre, c’est énergique, mais forcément, ça laisse un petit goût de “déjà fini ?”.
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Le public ne se fait pas prier : applaudissements nourris, enthousiasme palpable, quelques “bravos” vigoureux. La séance de dédicaces se remplit vite : on veut repartir avec Beyond the Limits, pour entendre ce triptyque promis, cette exploration de Beethoven à l’heure où lui-même dépassait sa propre condition.
Le Quatuor Elmire ne franchit peut-être pas tous les murs ce soir… mais il en fissure plusieurs, et laisse passer une lumière précieuse : celle d’un projet sincère, intelligent, profondément investi.

