DANSE — On pensait connaître le flamenco. Marcos Morau nous prouve le contraire. Avec Afanador au Théâtre du Châtelet, rarement le flamenco aura été aussi sauvage, aussi libre, aussi vivant, aussi flamboyant. Un choc esthétique de haute couture.
Créé en décembre 2023 au Teatro de la Maestranza, à Séville, Afanador de Marcos Morau s’ancre dans la filiation du Ballet National d’Espagne, fondé en 1978 par Antonio Gades et dirigé depuis 2019 par Rubén Olmo avec pour mission de sauvegarder les danses traditionnelles espagnoles, dont le boléro et le flamenco. Mais Marcos Morau n’est pas un chorégraphe à se satisfaire d’une simple démo de flamenco. En grand couturier de la danse, il expérimente, sort du cadre et en tire une pièce époustouflante.
Une danse sous les flash *clic*
Petit-fils de photographe, Marcos Morau s’inspire de l’univers du photographe colombien Ruvén Afanador. Portraitiste de stars, il est aussi l’auteur de deux livres devenus références consacrés aux figures masculines et féminines de la danse espagnole. *clic* Le chorégraphe insuffle du mouvement aux clichés figés, fait vibrer le noir et blanc et capture le regard pour mieux le surprendre. Le spectacle commence précisément là où la photographie s’arrête : dans cet instant où l’image se met à crépiter. *clic*

Prenez la pose !
Sur scène, les trente-six danseurs, accompagnés d’un chanteur et de deux guitaristes, nous offrent un moment hypnotique qui bouleverse les sens. Dès le lever de rideau, le spectateur est plongé dans un studio en ébullition : flashs qui crépitent, silhouettes, poses et jeux d’ombres. Les corps deviennent sculptures vivantes, et l’on croit assister à un défilé imaginaire de Mugler, ou à un tableau vivant du morceau Vogue de Madonna.
Puis, Morau s’empare des fondamentaux du flamenco – frappes de pieds et de mains, torsions de torse, ondulations de bras, rythmes obsédants, cris – pour mieux les tordre. La danse devient hachée, rapide, imprévisible. Elle s’emballe puis ralentit puis repart de nouveau. Le chorégraphe nous impose aussi là où on doit regarder : lorsque le rideau descend jusqu’aux cuisses des interprètes, l’œil n’a plus le choix et plonge sur les jambes, fasciné par la précision technique des jeux de pieds. Le collectif se forme des fresques humaines en perpétuelle recomposition. Strike the pose !

Madonno ?
C’est peut-être là aussi qu’Afanador frappe le plus fort : dans sa relecture queer du flamenco et l’on ne peut s’empêcher de penser aux films d’Almodovar. Tous les attributs de la tradition sont là – châle, castagnettes, éventails, longues robes à volants et froufrous, corsets – mais ils circulent librement sans assignation de genres. Les hommes s’emparent des jupons, les femmes enfilent shorts et chapeaux à la Zorro. Chicos, chicas ou les deux à la fois, peu importe, les identités vacillent et les frontières se brouillent.
La pièce s’achève sur une image saisissante : Rubén Olmo lui-même, surgit d’un coffre, torse nu, enveloppé d’un châle qu’il déploie comme un aigle noir. Sa danse nous embarque dans une transe charnelle, celle d’un vampire qui charmerait sa proie avant de la mordre. Morau cherche à saisir ce qu’il nomme « le désir charnel de capturer la vie, celle qui, par définition, ne se laisse pas capturer ». Malgré des débuts aux allures de défilé, Afanador est un flamenco sauvage, indomptable, hypnotique, bouleversant, époustouflant : une danse folklorique qui renaît de ses cendres, plus ardente que jamais.

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