Sancta : ennui infernal

COMPTE-RENDU — À l’Opéra d’Anvers, le spectacle Sancta mis en scène par Florentina Holzinger se veut une cérémonie conjurant les violences faites aux femmes par l’Église catholique en se réappropriant sa liturgie, crûment mise en image à coup de marteau et de canif. Comme Dante suivit Virgile dans son exploration des Enfers, nous prendrons Baudelaire pour guide.

C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
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Une scène vide, avec un mur d’escalade situé au fond. Du côté de la coursive, deux femmes, qui s’avèrent être des travailleuses du sexe, s’embrassent avant d’aller besogner. D’autres performeuses uniquement vêtues d’un harnais d’escalade voire pour certaines d’une cornette de bonne sœur, grimpent au mur, adoptant successivement des poses de crucifié, d’antéchrist ou bien de créatures infernales qui peuplent les tableaux de Jérôme Bosch. Des poses résolument kitsch, postmodernes, sans surprise jusque-là.

Cercle extérieur

Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d’une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

L’opéra se déroule sans heurts : la bonne direction de Marit Strindlund oscille habilement entre impressionnisme et expressionnisme, Cornelia Zink prête sa voix puissante et capiteuse (puis son corps, nu) au rôle de Susanna tandis qu’Andrea Baker est une contralto crédible, volontiers dramatique. La musique exprime avec théâtralité et souplesse la dévoration de la sœur par le désir ; le spectacle écrase Hindemith par sa pesanteur littérale et réduit la partition à l’état de prétexte séminal pour laisser place au prochain rituel.

Sancta par Florentina Holzinger © Nicole Marianna Wytyczak
Cercle intérieur

Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Susanne est ici l’incarnation de toutes les femmes violentées par l’Église catholique, qui s’affranchit de la tutelle de cette dernière… en se dénudant intégralement. Le spectacle bifurque alors vers une réinterprétation du rituel de la messe. Florentina Holzinger convoque la figure un brin éculée d’un Christ hippie dénonçant une Église éloignée du message des Évangiles. Les interventions de ce Christ goguenard font rire, et le spectacle aurait sans doute gagné à explorer cette veine trashy-comique. Mais il n’en est rien, et l’ensemble s’essouffle dans une chorégraphie chaotique : les performeuses escaladent le mur, suspendues dans les airs, se glissant dans des cloches en lieu et place des battants, ou bien, chaussées de patins à roulettes, elles enchaînent les figures dans un roller park dont elles s’envolent pour taper à coup de marteau sur des panneaux de métal…

Sancta par Florentina Holzinger © Nicole Marianna Wytyczak
Cercle central

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;

Ce long spectacle déroule ainsi l’ordinaire de la messe en l’illustrant lourdement d’images au premier degré, le point culminant étant l’évocation des plaies du Christ qui donne lieu à une scarification en direct d’une performeuse puis de l’Eucharistie, avec ce bout de peau découpé, cuit puis avalé par une autre performeuse. Le credo est un long moment de témoignages de violences subies par les performeuses. Cette matière politique aurait pu faire l’objet d’un véritable discours artistique, si seulement on ne passait pas notre temps à se demander si elle doit choquer ou si elle n’est là que pour la forme.

Sancta par Florentina Holzinger © Nicole Marianna Wytyczak

Le spectacle est scandé par des interventions de l’excellent Chœur de femmes de l’Opéra, où l’on retrouve entre autres Bach, Byrd et Gounod. D’autres interventions sont assurées par un groupe de rock divisé de part et d’autre de l’avant-scène, ouvrant la voie à du métal, des tubes d’Abba et des Beatles. On pourrait d’ailleurs reprocher à cette dramaturgie musicale une absence d’articulation, les enchaînements n’étant dictés que par la proximité avec le texte de la messe.

Sancta par Florentina Holzinger © Nicole Marianna Wytyczak
L’Enfer, et après ?

C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !

Florentina Holzinger explique que le projet de la cérémonie est l’affranchissement vis-à-vis du patriarcat. Mais au bout de ces deux heures, on aura surtout été témoins d’une crise obsessionnelle autour de la religion catholique, sans prise de recul et avec une accumulation de poncifs au goût de déjà-vus, agités avec frénésie.

Sancta par Florentina Holzinger © Nicole Marianna Wytyczak
À Lire également : Balkan Erotic Epic, Stranger Things façon Balkans 

  1. “Au lecteur”, Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857 ↩︎
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