AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - DanseÀ Chaillot : tu applaudis, tu perds !

À Chaillot : tu applaudis, tu perds !

DANSE — À Chaillot, avec Les Applaudissements ne se mangent pas, la chorégraphe Maguy Marin propose moins une traversée qu’une réflexion qui nous résiste et parfois nous échappe. Aujourd’hui, nous appelons à la barre les applaudissements !

Si vous avez déjà fait partie d’un public dans une émission télé, vous avez sans doute dû être contraint d’applaudir pour à peu près tout et n’importe quoi. Eh bien, maintenant, c’est fini ! Maguy Marin est une chorégraphe qui, depuis des décennies, interroge la société à coups de gestes plutôt qu’à coups de discours. Créée en 2002 pour la Biennale de la danse à Lyon, la pièce naît dans un contexte de crispations politiques et d’inégalités croissantes, où les mécanismes de domination deviennent à la fois plus visibles et plus insidieux.

Le public ? Quel public ?

Le dispositif scénique est à l’image de cette ambition : dépouillé, presque pauvre en apparence. Un plateau nu, bordé de rideaux colorés, comme si le théâtre lui-même avait été laissé en suspens. C’est dans cet espace que huit interprètes évoluent, non pas pour raconter une histoire, mais pour rejouer, encore et encore, les dynamiques fondamentales du vivre-ensemble. Si vous trouvez ça « gentil » pour l’instant, attendez de voir la suite…

Les Applaudissements ne se mangent pas de Maguy Marin © Romain Tissot

Ici, pas de personnages, pas d’intrigue : seulement des corps pris dans un réseau de tensions, d’alliances fugaces et de violences ordinaires. C’est précisément là que la pièce bascule, ou plutôt, qu’elle s’affirme. Car Maguy Marin ne cherche jamais à séduire son public. Le titre lui-même agit comme un avertissement : non, les applaudissements ne nourrissent pas (mais c’est pas faute d’avoir essayé !). Et le spectacle, en retour, refuse toute forme de gratification facile.

Les Applaudissements ne se mangent pas de Maguy Marin © Romain Tissot
Non, j’veux pas !

Sur scène, les corps chutent, se heurtent, se poursuivent dans une agitation presque mécanique. Une microsociété brutale se dessine, où chacun devient tour à tour dominant et dominé, dans une logique qui évoque autant une cour de récréation sans règles, où les mécanismes de la violence se reproduisent. La bande sonore, grinçante et volontairement abrasive, conçue par Denis Mariotte, participe pleinement de cette tension. Mais ce continuum sonore, sans véritable respiration, finit par lisser paradoxalement ce qu’il cherche à exacerber. C’est un peu comme si la scène boudait le public.

Les Applaudissements ne se mangent pas de Maguy Marin © Romain Tissot

La répétition, principe structurant de l’écriture chorégraphique, met en scène l’enfermement et la reproduction des schémas de domination. Mais son étirement dans la durée interroge : là où elle pourrait produire rupture ou transformation, elle a tendance à stagner. Ainsi, le regard s’habitue et la violence, pourtant omniprésente, perd progressivement de sa charge de surprise. La pièce affirme une vision du monde cohérente et sans concession, mais semble maintenir le spectateur à distance, ce qui atténue partiellement l’impact émotionnel. Mais du coup, faut-il applaudir, oui ou non ?

Les Applaudissements ne se mangent pas de Maguy Marin © Romain Tissot
Applaudir n’est pas choisir

Au fond, la question posée par Maguy Marin dépasse l’esthétique : elle est presque brutale dans sa simplicité. Que reste-t-il quand on cesse d’applaudir ? Finalement, les applaudissements s’imposent comme une étrange formalité : un réflexe collectif parfaitement rodé, même face à une pièce qui s’emploie justement à en désorganiser les automatismes. On pourrait presque entendre Pavlov éclater de rire au fond de la salle.

On applaudit donc, non pas tant parce que le geste s’impose, mais parce qu’il faut bien finir quelque chose qui, précisément, refuse de se terminer proprement. Comme si le corps social, un peu désorienté, se souvenait soudain de sa dernière réplique, celle qui consiste à taper dans les mains, sans être tout à fait certain d’en comprendre la raison.

Bon, eh bien, faisons comme les autres alors… *clap* *clap* *clap*

Les Applaudissements ne se mangent pas de Maguy Marin © Romain Tissot
À Lire également : Maguy Marin, Courbet de la danse à Chaillot
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