AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueDon Giovanni par-delà le bien et le mal à Montpellier

Don Giovanni par-delà le bien et le mal à Montpellier

COMPTE-RENDU – Agnès Jaoui propose un Don Giovanni ambigu à l’Opéra de Montpellier, révélateur des faux-semblants de son temps mais aussi odieux enfant roi, dirigé avec intensité par Benjamin Bayl.

Trop souvent, les mises en scènes d’opéras proposées par des figures de proue du cinéma s’avèrent convenues ou prévisibles, restituant des clichés collant aux œuvres explorées. L’actrice et réalisatrice Agnès Jaoui échappe de peu à cet écueil, proposant une lecture astucieuse de Don Giovanni jouant sur l’ambiguïté des intentions du compositeur, autant que des siennes sur cet opéra, faisant de sa mise en scène un objet purement bathmologique – jeu inventé par Roland Barthes sur les différents degrés du discours et de leurs interprétations.

Lucifer enfant roi

En écho à de légitimes préoccupations actuelles, la cinéaste déclare volontiers que Don Giovanni est un prédateur et un harceleur, donnant sans nul doute des gages à une opinion publique. La nuance des enjeux métaphysiques de ce personnage complexe inspira pourtant de clairvoyantes médiations aux plus grands penseurs, de Kierkegaard à Yves Bonnefoy. Agnès Jaoui se montre toutefois subtile dans son dispositif, faisant de Don Giovanni un être sans limite, enfant gâté d’une société détraquée. Le baryton-basse russe Mikhail Timoshenko – timbre clair et ligne de chant soyeuse – compose ainsi une créature juvénile, gosse de riche immature voulant assouvir toutes ses pulsions mais aussi tout à la fois un personnage luciférien révélateur des hypocrisies sociales de son temps. Cette ambiguïté voulue par Mozart, que Jaoui semble percevoir, fonctionne malheureusement mal ici, le côté enfant gâté du personnage, évoquant les acteurs de cinéma persuadés d’être le centre du monde, prenant toute la place, au point que Don Giovanni revienne des enfers, à la fin, d’un pas insolemment frondeur, comme un adolescent provocateur insatiable.

La Pesanteur (du bien) et la Grâce (du mal)

Dans les décors d’Éric Ruf, panneaux figurant un Barcelone gothique du XVIIIe siècle, le baryton-basse américain Evan Hughes convainc davantage en Leporello dépassé, avec un bel investissement vocal dans le parlando comique. Sorte de Sancho Pança grand, maigre et efflanqué, au service d’un Don Quichotte qui passerait à l’acte, Leporello condamne le comportement de son maître mais voudrait aussi pouvoir l’imiter, position ambigüe et intenable qu’il subira à ses dépens, la posture indécidable étant toujours périlleuse.

© Marc Ginot

Le couple Donna Anna / Don Ottavio – la soprano Esther Tonea à la ligne de chant très caractérisée et le ténor Michael Gibson tout en souplesse mozartienne – semble venu pour incarner à la perfection l’ambiguïté de l’œuvre écrite par Da Ponte. Peu éveillés, ils ne comprennent que lentement ce qu’il leur arrive, puis poursuivent Don Giovanni de leurs récriminations à raison mais s’enferrent dans une posture morale lénifiante. Ils représentent l’ordre établi, veule, et à travers leurs chants statiques Mozart semble se moquer de l’opéra seria, préférant les fourberies de Don Giovanni faites de mélodies ascendantes et d’impétueuse impatience.

© Marc Ginot
Le cœur a ses raisons que la raison ignore

Karine Deshayes campe une Donna Elvira impérieuse, projection ample et séduisante, qui poursuit Don Giovanni de son amour bafoué. Voulant se venger, perdre et confondre son ancien amant, elle désire aussi regagner son amour, sauver son âme et lui offrir une rédemption. Cette ambiguïté des sentiments est aussi à l’œuvre chez la modeste Zerlina – la jeune soprano autrichienne Miriam Kutrowatz au timbre cristallin – qui est tiraillée entre sa fascination pour Don Giovanni et sa fidélité à son fiancé plébéien Masetto – la basse allemande Frédéric Jost jouant de ses imposants graves. La basse danoise Stephen Milling compose un Commandeur autoritaire et sépulcral, ouvrant et refermant inéluctablement l’action scénique sans aucune ambiguïté, toutes les équivoques morales de ce « drame joyeux » se déroulant en son absence.

© Marc Ginot

À la tête de l’Orchestre national Montpellier Occitanie et du Chœur de l’Opéra de Montpellier, Benjamin Bayl insuffle tension et mouvements à cette déflagration d’instants changeants d’un Mozart à son sommet pour dépeindre l’impératif moral, le désir et la mort luttant pour trouver une issue face à une transcendance voilée par les révolutions en cours.

© Marc Ginot
À Lire également : Une Flûte expressionniste pop de passage à Lille
Sur le même thème

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Vidêos Classykêo

Articles sponsorisés

Nos coups de cœurs

Derniers articles

Newsletter

Twitter

[custom-twitter-feeds]