AccueilA la UneLa Traviata derrière le miroir à Montpellier : splendeurs et misères d’une courtisane

La Traviata derrière le miroir à Montpellier : splendeurs et misères d’une courtisane

COMPTE-RENDU – À l’Opéra Comédie de Montpellier, Roderick Cox dirige La Traviata de Verdi, qui dévoile tous ses faux-semblants dans la mise en scène mise en abyme de Silvia Paoli.

Créée le 6 mars 1853 à la Fenice de Venise, La Traviata fut d’abord rejetée, le public italien considérant comme scabreux de se focaliser sur une demi-mondaine agonisante. Puis, au fil du temps, cet opéra devint un classique incontournable au même titre que Carmen ou Don Giovanni. Adaptation par Francesco Maria Piave sous l’égide de Verdi de la pièce et du roman La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, La Traviata offre des possibilités d’interprétations multiples de ce drame de la solitude d’une femme face à son destin. La metteuse en scène italienne Silvia Paoli a choisi de mettre en lumière les faux-semblants – soit les apparences trompeuses – qui accompagnent la descente aux enfers de Violetta Valéry, alias la Traviata.

Cet obscur objet du désir

Alors que commence l’action, une rangée d’hommes habillés en chapeaux haut-de-forme, tenue second-empire, costumes de Valeria Donata Bettella, avancent sur la scène et enjambent l’avatar danseuse de Violetta. Les décors de Lisetta Buccellato sont délibérément artificiels, théâtre dans le théâtre, effet de faux-semblant soulignant le mécanisme social vicié et aliénant dans lequel se trouve emprisonnée Violetta – la soprano arménienne Ruzan Mantashyan présence gracieuse et ligne de chant séduisante. Essayant de vivre en femme libre malgré la règle du jeu inflexible de la vie mondaine au 19e siècle, elle s’agite dans des décors de carton-pâte évoquant les tableaux sardoniques de la vie parisienne de Manet et de Bazille.

© OONM
La femme à abattre

Les illusions perdues jamais n’atteignent la jeune femme qui parfois ressemble à la fragile femme perdue mais obstinée campée par Greta Garbo dans Le Roman de Marguerite Gautier, adaptation hollywoodienne par George Cukor de La Dame aux camélias. Le ténor américain Andrew Owens, timbre juvénile, phrasé séduisant aux accents non dénués d’ardeur, incarne au pied levé un Alfredo en retrait, avec la cécité de l’amant incapable de comprendre le sacrifice de Violetta dans son retrait pour protéger sa famille (à lui) de sa mauvaise réputation (à elle). Symbole de la lâcheté masculine se transformant en agressivité, il représente le faux-semblant du dandy, veule et cruel derrière son apparence flatteuse d’arbitre des élégances.

Le charme discret de la bourgeoisie

Lorsqu’apparaît Giorgio Germont, père d’Alfredo, réclamant à Violetta de quitter son fils pour ne pas entacher le mariage de sa fille par sa réputation de femme de mauvaise vie et de préserver sa fortune familiale qu’Alfredo serait prêt à dilapider, les faux-semblants de la vie bourgeoise sont exposés avec une netteté à double tranchant. Le chant de Germont père – le baryton albanais Gëzim Myshketa ne lésinant pas sur le pathos à outrance – s’avère une déploration mélancolique poignante à souhait alors qu’il ne recouvre que la mesquinerie d’une classe sociale attachée à préserver un conformisme étroit et rassis.

À bout de souffle

Dans la dernière scène, lorsque Violetta agonisante attend en vain le retour d’Alfredo, plutôt qu’il ne survienne et qu’elle meurt dans ses bras après des pardons et regrets éplorés, Silvia Paoli préfère laisser la jeune femme seule se parlant à elle-même, transformant cette scène ultime en monologue intérieur à la James Joyce où la Traviata imagine entendre Germont père et fils que l’on ne verra pas. Ce dernier faux-semblant, le plus tragique, apparait comme le plus justifié et opératif dans cette volonté de démonter les simulacres psychologiques à l’œuvre dans les rapports hommes/femmes, malgré un écart par rapport au livret voulu par le Cygne de Busseto.

À la tête de l’Orchestre national Montpellier Occitanie, son directeur musical Roderick Cox déploie avec grâce toutes les mélodies fragiles et entêtantes de Verdi et enchâsse avec fluidité les différentes strates orchestrales de cette féérie, pour une autre foi.

À Lire également : le compte-rendu d'Ôlyrix
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