Traviata à Dijon : dure à cuir

OPÉRA – L’Opera de Dijon donne dans le classique autant que dans l’inédit en proposant une alléchante Traviata cuisinée à la sauce moderne, qui a de quoi surprendre mais surtout ravir. Direction une boîte de nuit pas tout à fait comme les autres, dans un Paris interlope bien moins mondain que franchement libertin. À vos masques, prêts, fouettez !

Tout de même, quelle dure à cuire, cette Violetta ! Tous ces hommes qui se jettent à ses pieds la bave aux lèvres, et elle qui les rejette, un à un, parce qu’elle n’aime rien d’autre qu’être désirée, et parce que seul l’intrépide Alfredo finit par la séduire véritablement. C’est ça, la Traviata : l’histoire d’une courtisane faisant joyeusement tourner les têtes, qui se joue surtout du sentiment pour n’être que frivole et profiter sans modération d’une vie qu’elle sait courte d’avance (maladie oblige).

Une femme sans cœur, alors ? Une femme avec cuir, surtout, en tout cas dans cette mise en scène dijonnaise signée Amelie Niermeyer, qui s’était déjà illustrée ici même il y a deux ans, avec une savoureuse mise en scène du Don Pasquale de Donizetti. L’idée était déjà de transposer le propos dans une époque plutôt moderne, une recette également appliquée pour inscrire cette fois le chef-d’œuvre de Verdi dans un genre de discothèque un peu grunge, ouverte à tous les plaisirs, alcoolisés autant que charnels.

Et que ça bulle !

A-t-on l’habitude de voir Violetta faire la fête dans son hôtel particulier ? On la voit ici dans un genre d’endroit qui l’est aussi, particulier, cette boîte de nuit improvisée dans un entrepôt défraichi aux murs en lambeaux, où seuls les flash des spotlights apportent un tant soit peu de lumière. Mais il y a du noir et du gris, surtout, notamment dans ces (courts) vêtements portés par fêtards souterrains, faits de cuir et de latex, avec ici quelques cagoules et gants permettant de mieux érotiser certains jeux entre deux verres de champagne. Et Violetta n’est pas la dernière à jouer !

© Mirco Magliocca

Du cuir, donc, mais du cru, surtout, avec cette scénographie de Marie-Alice Bahra qui va à l’essentiel : des chaises hautes, un zinc bien lustré, un dancefloor ne demandant qu’à être enflammé, et puis un bar d’où l’on sort ici et là des bouteilles à gogo entre deux câlins (très) appuyés. Síil y a ici un univers, c’est celui de la débauche, et c’est bien cette vie de tous les excès qui semble mener Violetta à sa perte, une Violetta des temps actuels, aux traits un peu adolescents la rendant d’autant plus touchante. Touchant, comme l’est aussi cet instant où initiant le vibrant prélude du troisième acte, l’héroïne s’empare d’un accordéon dont la présence intriguait jusqu’alors, venant à en jouer comme pour reproduire quelque musique d’une enfance ou d’un passé récent qui ne reviendra plus. Une belle trouvaille scénique assurément, pour ce spectacle co-produit avec l’Opéra national du Rhin, où le seul instant de dépaysement intervient au début de l’acte II, avec une toile qui, accrochée au mur et protégée par une statue de la Vierge, suggère un paysage de campagne où tout serait soudain plus léger. Mais la toile finira par être arrachée, emportant avec elle les derniers espoirs d’un happy end.

Mélody des grands soirs

Ainsi, s’il peut être surpris face à tant de mœurs dissolues, le spectateur ne peut pas indéfiniment garder le cuir épais face à une Violetta qui finit par le saisir droit au cœur, ici portée par une Mélody Louledjian des grands soirs. Oui, c’est une vraie femme aux attitudes frivoles, puis aux élans amoureux sincères, que le public découvre en face de lui. Une séductrice invétérée, d’abord joviale et légère, puis peu à peu plus grave et tourmentée, autant d’attitudes et d’états d’âme ici incarnés avec un naturel confondant par une tragédienne aussi assurée qu’habitée.

© Mirco Magliocca

Mais la chanteuse est tout aussi convaincante et envoûtante, avec sa voix pleine et large, son timbre corsé, ses aigus flamboyants, et surtout ce legato lui offrant de tisser des phrases dont la tenue soyeuse est une poésie du son à elle toute seule. À l’heure de l’expiration finale, l’Addio del passato est un air qui semble naître là, sur scène, comme l’ultime complainte spontanée et déchirante d’une galante agonisante alors qu’elle n’a jamais été aussi aimante.

Frissons

Face à une telle prestation, il en cuirait aux autres personnages de paraître un ton en dessous. Ouf : ce n’est pas le cas. Avec son costume bien ajusté, qui en vient à détonner dans cet univers de shortys moulants et de perfectos délavés, David Astorga est un Alfredo de belle facture scénique, mais surtout vocale, avec son ténor assuré et vaillant, sa générosité d’émission, sans omettre cette manière de toujours chercher la juste nuance et la couleur la plus chaude.

© Mirco Magliocca

Son père, le Giorgio de Serban Vasile, est fait du même bois, même si tout est ici plus grave : la voix, solidement charpentée et ténébreuse à souhait ; et le caractère, celui d’un père inflexible, qui fait peu de cas du mode de vie de la jeunesse qui l’entoure, préférant rappeler son fils à la raison au nom de l’honneur d’une famille. L’ivresse, oui. Mais pas avec n’importe qui.

Durs à cuir

Face à ce paternel qui vient tanner le cuir à son fils pour faire respecter la moralité (la sienne, en tout cas), le reste du casting ne dénote pas en matière d’autorité et de présence, fut-ce plus furtivement.

  • Marine Chagnon ? C’est une Flora en mouvement permanent, dansant gaiement la bouteille à la main et chantant de manière tout aussi gaillarde, avec son mezzo aux teintes ambrées et au relief potelé.
  • Annina ? Elle trouve en Marie Lenormand une interprète plus qu’honnête, usant des manières d’une servante dévouée et donnant à entendre une voix agréable.
  • Le Gastone de Carl Ghazarossian ? Le baron Douphol de Timothée Varon ? Le marquis d’Obigny de Joe Bertili ? Tous font entendre des instruments vocaux affirmés, le premier avec un ténor frétillant, les deux autres avec leurs voix de baryton et basse bien creusées. Creusée et sonore, la voix d’Ugo Rabec, en Docteur Grenvil, ne l’est d’ailleurs pas moins.
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© Mirco Magliocca

Et puis, dans cet univers très libertin, limite BDSM, il y a l’Orchestre Dijon Bourgogne conduit par Débora Waldman, qui sait donner les justes coups de fouet pour insuffler toute l’impulsion nécessaire à l’ouvrage, face à des musiciens franchement consentants. Couleurs, nuances travaillées, entrain dans les tempi, expressivité à en faire hérisser le poil (notamment lors des fameux préludes) : rien ne manque. Quant au chœur, sa prestation, homogène et bouillonnante, appelle les mêmes louanges. Alors, une fois Violetta non pas morte sur son lit, mais emportée par un halo de lumière aveuglante en fond de scène, le public ne peut qu’applaudir à tout rompre cette production où chaque artiste, assurément, a su mettre du cuir à l’ouvrage.

Pardon : du cœur.

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