Eyal – Ek à Garnier : l’amour ouf

DANSE – Le Ballet de l’Opéra de Paris propose une soirée aussi audacieuse que clivante sur les névroses contemporaines, réunissant deux chorégraphes phares de la scène contemporaine : troubles obsessionnels compulsifs vus par Sharon Eyal à travers des corps convulsés et psychose domestique décortiquée par Mats Ek. Cette plongée dans la complexité des relations humaines insuffle une fraîcheur bienvenue au répertoire de l’Opéra. 

Après Faunes en 2021, Sharon Eyal fait son grand retour à l’Opéra de Paris pour revisiter l’une de ses pièces phares : OCD Love créée en 2015 et renommée pour l’occasion « Vers la mort » – titre révélateur qui souligne la dimension autodestructrice et obsessionnelle de la passion amoureuse.

Vers la mort : TOC TOC

Puisant dans l’univers du poète et slammer américain Neil Hilborn, lui-même atteint de troubles obsessionnels compulsifs (TOC ou OCD en anglais), « Vers la mort » explore les méandres d’une passion toxique, qui finit par s’autodétruire sous le poids de ses propres contraintes. 

Pointes au cœur

Fidèle à sa signature esthétique, Eyal fait danser ses interprètes sur demi-pointes, dans un univers visuel métallique teinté de cinquante nuances de rouge. Un écran pourpre en arrière-plan, des danseurs aux lèvres et aux joues très rouges dans des corsets couleur chair composent ce tableau d’une sensibilité morbide. La composition sonore entêtante de Ori Lichtik, avec ses cliquetis de métronome et ses martèlements industriels répétitifs, sculptent l’espace comme autant de vagues sonores qui font vibrer les corps. 

© Yonathan Kellerman

Le rideau se lève, une femme prend la pose. Tantôt apaisée, tantôt excitée, elle se contorsionne dans une ondulation langoureuse de vamp. Son corps tendu alterne entre postures de jouissance et de crispation absolue. On la devine en quête d’un homme qu’elle appelle. Il surgit enfin, gravite autour d’elle, mais sans jamais établir de contact physique. Un prédateur ? Une autre femme apparaît alors, plus frêle, et saisie de convulsions. Son double ?

Plans sur Q

La lumière s’élargit soudain pour révéler l’ensemble des danseurs piétinant sur demi-pointes dans des petits gestes compulsifs et répétitifs. Ces mouvements souvent charnels traduisent une sensualité exacerbée : tremblement de plaisir, bouches entrouvertes, jambes écartées, corps penchés en avant dans une exposition presque impudique de leurs fesses.

© Yonathan Kellerman

Pour incarner cette transe collective, une distribution unique de neuf jeunes interprètes talentueux – cinq danseuses et quatre danseurs – assure l’ensemble des distributions avec une intensité rare. Parmi eux, Loup Marcault-Derouard, Julien Guillemard, Marion Gautier de Charnacé, Caroline Osmont, Adèle Belem, Mickaeël Lafon, Nathan Bisson, l’excellent Yvon Demol et la magnétique Nine Seropian. 

On reste captivé par la puissance de cette chorégraphie où les corps s’emballent, traversés par des ondes magnétiques. Eyal nous livre peut-être ici l’une de ses œuvres les plus charnelles, posant une question universelle : tout forme d’amour n’est-elle pas, par essence, obsessionnelle ? Tout à tour sombre et solaire, basculant de l’extase à la souffrance, Vers la mort dévoile avec une lucidité troublante la complexité vertigineuse des relations amoureuses. 

Appartement : tragique train train

Créée en 2000 pour le Ballet de l’Opéra de Paris, Appartement de Mats Ek reste l’une des œuvres contemporaines les plus marquantes de l’époque de Brigitte Lefèvre. Cette pièce iconique d’une modernité intacte, absente du répertoire depuis 2012, revient enfin pour notre plus grand plaisir au Palais Garnier. 

Métro, boulot, lexo

Le chorégraphe suédois y dissèque le quotidien sous toutes ses facettes : sa banalité criante, sa violence sourde, son ennui oppressant et, parfois même, de fugaces instants de bonheur. Les danseurs évoluent dans des costumes grisâtres, couverts d’étranges excroissances sphériques, comme autant de pustules, symboles d’un mal-être existentiel dans un quotidien où le grotesque côtoie le tragique.

© Agathe Poupeney

À travers douze saynètes bien ciselées et s’enchaînant avec fluidité, Mats Ek exacerbe avec une ironie mordante le ridicule de nos rituels domestiques. Dans ce monde poussé aux limites de l’absurde, les danseurs se retrouvent parfois engloutis par les objets mêmes qu’ils pensaient dominer. On y voit des femmes qui passent l’aspirateur, en colère contre l’invisibilité du travail ménager non rémunéré, un homme lobotomisé par sa télé, un couple qui cuisine et qui s’engueule – autant de tâches quotidiennes répétitives qui sont la trame de nos existences. 

© Agathe Poupeney
Étoiles contraires
  • En tête d’affiche, Ludmila Pagliero excelle dans le célèbre solo inaugural du Bidet, sur la même scène où elle fera ses adieux le 17 avril. Sa performance où l’amplitude de ses grands mouvements circulaires se contracte progressivement jusqu’à un engloutissement final, marque les esprits.
  • Hugo Marchand, quant à lui, affalé devant sa télévision, incarne avec une justesse glaçante la dépression moderne qui nous cloue au canapé, métaphore saisissante de notre dépendance aux écrans.
  • Valentine Colasante et Jack Gasztowtt se disputent avec une violence contenue dans le duo de la Cuisinière, réflexion sombre et troublante d’un couple dont le bébé finit calciné dans le four.
  • Le magnifique duo des embryons avec Germain Louvet et Antoine Kircher nous touche également par sa vulnérabilité, tandis que la séquence du passage piéton avec entre autres Hannah O’Neill Clémence Gross, Pablo Legasa et Daniel Stokes, offre une chronique surréaliste des rencontres urbaines éphémères.
© Agathe Poupeney

Et enfin le moment culminant de l’œuvre, le fameux Duo de la porte, trouve en Ida Viikinkoski et Marc Moreau, de magnifiques interprètes, qui nous arrachent quelques larmes. Ce couple qui s’attire et se repousse sans cesse dépeint avec une bouleversante justesse les contradictions de l’amour.

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Sur la partition musicale obsédante de Fleshquartet, chaque danseur trouve alors l’équilibre parfait entre virtuosité technique et expressivité théâtrale, transfigurant ainsi la banalité du quotidien en une chorégraphie poétique d’une rare intensité. 

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