FESTIVAL – Le cloître des Jacobins, en plein cœur de Toulouse, déploie ses colonnes de pierre et ses volumes sonores comme un écrin hors du temps. Ce lundi 8 septembre, c’est la pianiste arménienne Varduhi Yeritsyan qui en prend possession dans le cadre du festival Piano aux Jacobins.
Dès les premières notes, on comprend que la magie du lieu ne réside pas seulement dans la majesté du décor : l’acoustique se révèle un partenaire à part entière. La salle, ouverte sur le cloître et flanquée de deux colonnes en palmier, s’élargit en un demi-cercle où trône le piano à queue Steinway. Les spectateurs, répartis aussi bien dans la salle que dans le couloir du cloître, bénéficient d’une résonance naturelle : une véritable cage musicale. L’effet n’est pas celui d’un écho pesant, mais au contraire une clarté enveloppante qui magnifie chaque son.
Un programme inattendu : les papillons
Le fil conducteur choisi par Yeritsyan a de quoi surprendre : les papillons. Autour de ce thème, elle réunit des œuvres de Robert Schumann, Grieg, Massenet et du compositeur contemporain Bruno Mantovani, ajoutant en contrepoint deux monuments schumanniens – les Variations Abegg et le Carnaval – qui viennent élargir le spectre de son programme.
Entre chaque pièce, vêtue d’une chemise noire discrètement parsemée de paillettes, la pianiste prend la parole pour partager son ressenti, les raisons de ses choix et les images qui nourrissent son interprétation. Cette approche donne au récital une dimension intime et personnelle, presque comme une conversation avec le public.
Des papillons contrastés
Chaque compositeur dessine son propre vol :
- Robert Schumann livre des papillons au vol rigoureux : notes précises, cadre strict, tempérament contrôlé. Yeritsyan en expose toute la structure comme si chaque battement d’aile avait été pensé en amont.
- Grieg, au contraire, déploie des ailes plus libres : phrasés souples, momentum élargi, lyrisme savoureux. Ses papillons respirent davantage, leurs ailes gagnant en fluidité et en mouvement.
- Massenet introduit une couleur plus mélodique et délicate : ses papillons semblent plus gracieux, portés par un souffle léger et raffiné.
- Mantovani (né en 1974) rompt totalement avec ses prédécesseurs. Ses papillons sont » drôles « , selon Yeritsyan : éclats rythmiques, élans variés, dispersion sonore dans toute la salle. L’effet est celui d’un brouillard sonore dense et intense, traversé de jaillissements imprévisibles.
En filigrane, la soirée devient une réflexion sur la diversité infinie des imaginaires qu’un même motif peut susciter.
Le grand final : du papillon au carnaval
Après ces envolées, le Carnaval de Schumann surgit comme un aboutissement. Yeritsyan y aborde chaque thème-personnage avec l’individualité qu’il mérite, fidèle à l’idée de Schumann qui transformait ses sentiments en figures musicales. La pianiste souligne les contrastes, la divergence des humeurs et la richesse polyphonique de l’œuvre, jusqu’à un final grandiose où l’exubérance schumannienne s’épanouit pleinement.
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Un dernier cadeau : le papillon arménien
Le public, conquis, applaudit dès la dernière note. En bis, Yeritsyan offre une pièce de son compatriote Vache Sharafyan : Antesneli kapuyt titerneri dzayny (« Voix des papillons bleus invisibles »). Ces papillons-là, les plus insaisissables de la soirée, se déploient dans une palette d’émotions allant de la simplicité la plus limpide aux tourbillons les plus fougueux. Yeritsyan en restitue la fragilité comme la force, laissant l’auditoire suspendu à ce dernier souffle poétique.

