AccueilA la UneToujours d'jeunes cet Orchestre, à plus de 40 ans !

Toujours d’jeunes cet Orchestre, à plus de 40 ans !

CONCERT – Depuis 1982, des centaines de musiciens ont fait leurs premiers pas dans le métier grâce à l’Orchestre français des Jeunes. Si l’engagement sans faille qui est aussi celui de leur cheffe, ainsi qu’un programme judicieux, ont été les principaux ingrédients de la beauté et du succès du concert qu’ils ont donné le 8 décembre 2025 à la Philharmonie de Paris, cette réussite a démontré aussi la qualité de la transmission qui s’opère dans cette formation devenue une institution.

Un vrai orchestre, pas un gadget

La création de l’Orchestre français des Jeunes, en 1982, s’inscrivait dans la communication flamboyante d’un budget de la Culture qui venait de doubler. Quarante-trois ans plus tard, on sait qu’il ne s’agissait pas d’un gadget politique : d’une part, pour des centaines de jeunes musiciens finissant leur formation, cette expérience du grand orchestre symphonique, sous la houlette d’aînés issus des meilleurs orchestres français et de chefs prestigieux (Emmanuel Krivine, Jean-Claude Casadesus, Michael Schønwandt…), a représenté un premier jalon important dans le métier ; et d’autre part, comme ce concert l’a prouvé, le résultat musical est superbe.

Chaque année, les jeunes sélectionnés pour faire partie de l’orchestre travaillent longuement des œuvres lors de sa session d’été à la Saline royale d’Arc-et-Senans, dans le Doubs, puis l’orchestre en reprend une partie pour la tournée d’hiver, dans des conditions proches des orchestres professionnels. Depuis janvier 2025, il est dirigé par la cheffe estonienne Kristiina Poska, par ailleurs directrice de l’Orchestre symphonique des Flandres et première cheffe invitée de l’Orchestre national de Lettonie. Les trois œuvres du programme ont témoigné de la profondeur et de la rigueur du travail effectué sous sa direction, car si elles différaient profondément par leur époque et par leur style, elles avaient en commun de solliciter la virtuosité individuelle et collective et d’illustrer brillamment l’art de l’orchestration.

Textes troubles mais orchestration claire

Recto de Yan Maresz (né en 1966), reprise du premier mouvement extrait D’une Rive à l’Autre, œuvre commandée par Les Ballets de Monte-Carlo et créée en 2003, ouvrait le concert. Avant l’exécution, le texte peu limpide du compositeur dans le programme de salle pouvait susciter quelque inquiétude : « … Recto explore plusieurs facettes du cadre polyrythmique sur lequel s’appuie l’ensemble de la pièce. (…) Tantôt pulsante, tantôt flottante au-dessus d’une pulsation fantôme, la sensation du centre de gravité rythmique se déplace constamment à mesure que le temps se dilate et se comprime, créant des sensations d’équilibre/déséquilibre que j’utilise comme substitut à la tension/détente classique. Ce travail sur le rythme me permet également de travailler sur la perception du temps musical et ses formes : du pulsé au fluide, de l’irrégulier strié au suspendu, et ainsi de dessiner une forme. »

L’inquiétude s’est vite dissipée. Passée la surprise d’une entrée en matière (de puissants pizzicati de contrebasse où la corde frappe la caisse de l’instrument) qui fait croire un instant à une défaillance grave de la sonorisation de la salle, la pièce se révèle un kaléïdoscope jouissif de couleurs et d’effets, qui explorent les possibilités de l’orchestre symphonique jusqu’à en élargir la palette sonore, y compris par des riffs de jazz ou des sifflets de locomotive. Si la polyrythmie s’installe durant le dernier tiers de l’œuvre, l’orchestration luxuriante règne sur sa totalité.

Demi-sandwich

La suite du programme s’imposait dans un orchestre de jeunes : Dimitri Chostakovitch fit de son 2e concerto pour piano, écrit en 1956 et 1957, le cadeau d’anniversaire des 19 ans de son fils Maxime, qui étudiait alors au conservatoire de Moscou et en assura la création. Ce soir, le soliste est Alexandre Tharaud, qui vient de créer une fondation pour aider les artistes jeunes et moins jeunes à développer leur carrière. Donne-t-il le bon exemple en se dispensant de jouer par cœur ? Car il exécutera le concerto le nez dans la partition, pardon, dans la tablette.

L’orchestre surmonte sans la moindre défaillance les chausse-trappes de la partition et resplendit dans le fortissimo, mais côté piano, cela manque de mordant, de projection et de contrastes. On se souvient avec regret du Fantasia 2000 de Disney où avec ce même morceau, Yefim Bronfman faisait d’un petit soldat un héros. Le 2e mouvement, avec son thème tendre, une bluette au bord d’un abîme, nous vaut heureusement un beau moment de grâce. Mais dans le 3e mouvement, l’humoristique citation des exercices de Hanon, ces pensums qui ont fait souffrir tant de pianistes (dont sans doute le dédicataire), et encore plus leurs voisins, reste à l’intérieur du piano. À l’entracte, en découvrant que le bar vend des « demi-sandwiches » au prix d’un entier, on se dit que cela a quelque ressemblance avec ce qu’on vient d’entendre.

Divine Shéhérazade

Heureusement, un plat de résistance nous attend, un des piliers du répertoire. Shéhérazade de Rimsky-Korsakov tient son nom des Mille et une Nuits, et les noms des mouvements le rappellent : La mer et le vaisseau de Simbad, Le récit du prince Kalender, Le jeune prince et la princesse, Fête à Bagdad… Il ne s’agit pas pour autant de musique à programme, plutôt d’une vaste fresque symphonique, qui nous tient en haleine plus de quarante minutes. Les thèmes peu nombreux et récurrents, traités avec une imagination et une poésie sans cesse renouvelées, assurent son unité, et il s’y déploie une science de l’orchestration extraordinaire : peu d’œuvres font à ce point briller l’orchestre de tous ses feux, à la fois dans son tout et dans ses parties. En effet, d’innombrables solos mettent en valeur un musicien ou un pupitre, à commencer par ceux où le violon – ici, Nicolas Debart, au jeu sobre, raffiné et poétique – accompagné de la harpe – Hélia Tahmasebzadeh – semble être le conteur des Mille et une Nuits.

Discipline, cohésion, clarté, virtuosité individuelle et collective, l’inventaire des qualités serait long à dresser. Les cordes ne font qu’un, avec un son ample, une belle transparence et de l’ardeur quand il le faut. Certes, le soyeux des phalanges les plus prestigieuses manque parfois, mais qui pourrait le reprocher à un orchestre de jeunes ? Les vents ont des sonorités délicieuses, à tous les pupitres, on se dit que l’excellence des vents français a de beaux jours devant elle. Les percussions sont au diapason. Et tous répondent comme un seul être aux impulsions d’une cheffe dont on sent les intentions mûries et précises et l’engagement total. Ainsi, la musique vit, avance, renaît sans cesse, raconte, voyage, s’enflamme ou rêve, et l’acoustique de la grande salle magnifie tout cela.

C’est enthousiasmant, mais hélas éphémère : un ultime solo de violon, l’accord final, et c’est au tour des ovations de se déchaîner. Il y en a une pour chacun des solistes et pour chaque pupitre, que Kristiina Poska fait se lever tour à tour. Chacune est amplement justifiée. Les aînés qui ont accompagné ces jeunes musiciens les auraient eux aussi méritées, car en quittant le grand vaisseau, on se disait que la joie qu’avait procurée cette soirée provenait bien sûr de la musique, mais aussi d’avoir assisté à une transmission réussie.

À Lire également : Mille et une notes au Festival Berlioz avec l’Orchestre Français des Jeunes
© Matthieu Joffres
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