DANSE PERFORMANCE – Avec Miserere au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, Ingrid von Wantoch Rekowski et sa compagnie Lucilia Caesar dessinent la chorégraphie d’un langage puissant qui « dépoussière » et révèle l’universalité du baroque.
Durant deux semaines, le PBA (Palais des Beaux-Arts de Charleroi) présente le Festival « États du monde », l’occasion de convoquer des réalités et des formes artistiques qui interrogent l’universalité. Le Miserere ouvre la marche avec une héroïne puissante, autant chargée de la propreté que des murmures du monde.
Absoudre et nettoyer
Librement inspirée du Miserere de Jan Dismas Zelenka (1679-1745), l’œuvre déplace le psaume liturgique vers un espace profane, traversé par les tensions du monde contemporain. Le spectacle conjugue chant, danse et enregistrement sonore dans une écriture scénique dense, pensée comme un rituel désacralisé. L’espace, plongé dans le noir et traversé d’une lumière tamisée aux couleurs profondes, laisse apparaître une femme.
Balai long et lourd, tendu comme une épée, seau métallique et longs gants noirs viennent accessoiriser une robe de cocktail élégante, portée par une figure qui avance au ralenti. Autour de Candy Saulnier s’agite un groupe de cinq danseurs : Suzie Babin, Frauke Mariën, Tauwindsida Nebie, Nathanaël Petit, Israël Ngashi, emportés dans une temporalité rapide, en gestes saccadés. Nettoyer le sol, entendre les bruits des mondes, croiser les gens, nettoyer, frotter, recommencer.
Se dessine alors une image claire : celle du temps qui passe, d’une figure mystique et supérieure et d’un geste de ménage qui devient métaphore du nettoyage de l’âme par la prière.
Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam
(Ô Dieu ! aie pitié de moi, dans ta grande miséricorde)

Misères de misères !
Le Miserere composé par Jan Dismas Zelenka s’inscrit dans la tradition liturgique du psaume pénitentiel. Ingrid von Wantoch Rekowski puise dans cette matière musicale pour en extraire la ligne spirituelle et la soumettre à une friction radicale de notre présent.
Il ne s’agit pas ici d’un traitement historique, mais d’un déplacement. Le sacré est désossé, réinvesti, rendu poreux aux bruits du monde et aux technologies contemporaines. Le texte latin se transforme en une longue incantation, adressée non plus à Dieu mais à une humanité vacillante, consciente de ses failles. Les lignes baroques se mêlent aux pulsations techno qui font vibrer la salle ; coups et rythmes s’entrelacent aux mots du monde — espagnol, latin, français, anglais, arabe — et aux sons de la ville. Interprétée par Candy Saulnier, actrice et chanteuse, la figure de la femme de ménage se métamorphose progressivement en sibylle contemporaine, en pythie moderne, porte-parole et prophétesse d’un futur incertain. On pense à la voyante bulgare Baba Vanga.
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Nourrie par la mythologie et par l’imaginaire religieux de la mater dolorosa, la chorégraphie offre l’imagerie des grandes peintures et des sculptures de la Piéta en même temps que les gestes les plus insignifiants du quotidien.
La chorégraphie de Serge Aimé Coulibaly imprime à la scène une tension permanente. Les corps ne cessent de se contracter, de se déployer, de se heurter. Rien n’est décoratif. Tout relève de l’urgence. Les visages se déforment, les gestes oscillent entre débordement et retenue, comme si la vitalité elle-même devait se frayer un passage dans un monde saturé de violences et de contradictions. La solitude de la sibylle se heurte à l’élan collectif. Miserere semble interroger le besoin de communauté, la possibilité de faire corps face à l’effondrement, mais aussi les rapports de force entre strates sociales, corps, sources culturelles et langage.
La musique de Sébastien Schmitz joue un rôle structurant dans cette dramaturgie tendue. À partir de l’œuvre de Zelenka, le compositeur propose une réécriture contemporaine qui privilégie la pulsation, la rythmique et la répétition tout en respectant les fameux accords du baroque. Les motifs sont étirés, fragmentés, contaminés par ce que Schmitz nomme les « murmures du monde ». Voix enregistrées, aboiements, bulletin météo, fragments de musique populaire et témoignages en différentes langues s’infiltrent dans la partition. Ce que l’on désigne souvent comme pollution sonore se mêle ici aux moments d’écoute. Le bruit des voitures, les murmures de la rue, les sons du quotidien : la musique a toujours existé en voisinage avec les sons du peuplement.
Si le sacré articule depuis longtemps l’intime introspectif et la ferveur populaire, pourquoi la musique contemporaine ne pourrait-elle pas en faire autant ?
De cette grande fresque de musiques et langues du monde on ressort nourris. Satisfaisante, libre et même jouissive par moment, la partition baroque rencontre la rigueur techno, la douceur de la bossa nova et la liberté de la femme, portée en grâce de simplicité par Candy Saulnier.
Photo de Une © Michel Boermans

