OPÉRA – À Lille, L’Affaire Makropoulos déploie avec finesse l’étrange univers de Janacek composé d’une infinité d’émotions contradictoires, dans une mise en scène efficace de Kornél Mundruczó reprise par Marcos Darbyshire, sous la direction énergique de Dennis Russell Davies.
Avant-dernier opéra de Leoš Janáček écrit dès 1923, créé en 1926 à Brno, L’Affaire Makropoulos concentre et aiguise le théâtre des affects du compositeur tchèque qui s’attache à exprimer les émotions à nu de manière viscérale. Le cinéaste Kornél Mundruczó crée un dispositif proche du livret, laissant la vérité émotionnelle des personnages se déployer pleinement, avec une première partie dans l’univers judiciaire d’un cabinet d’avocats, puis un basculement dans le fantastique s’opérant dans l’appartement d’Elina Makropoulos.
Polyphonie des émotions
Le clerc Vítek – le ténor allemand Paul Kaufmann efficace dans la brièveté de ses apparitions – attend dans les bureaux froids et anonymes d’une salle de réunion. Il exprime la lassitude existentielle de sa morne vie désenchantée par les éclats de son intonation parlée révélant la vérité psychologique de son état. Car chez Janacek, nul air, ni duo, ni ensemble, ni chœur, ni interlude n’exprime l’intériorité des personnages qui se révèle par une récitation rapide et continue, extériorisant les émotions traversées au fil des instants successifs. Il s’agit pour le compositeur de trouver une définition musicale des émotions de chacun de ses protagonistes qui puisse être projetée de manière intense. En cela il rejoint Dostoïevski dont il adapta par ailleurs De la maison des morts en créant des personnages tous vivant « à bloc », dont les convulsions de l’âme s’extériorisent à chaque instant.
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Le théâtre et son trouble
Arrive Albert Gregor – le ténor ukrainien Denys Pivnitskyi, voix claire et puissante – qui attend les conclusions de son procès qui dure depuis 100 ans face à la famille du baron Jaroslav Prus – le baryton anglais Robin Adams doté d’une belle et souple ampleur vocale – pour savoir s’il va récupérer son patrimoine. Le défendant, l’avocat Kolenatý – la puissante basse tchèque Jan Hnyk – est surpris des informations dont dispose sur cette affaire la cantatrice Emilia Marty récemment arrivée à Prague – la soprano lituanienne Aušrinė Stundytė fascinante dans son large éventail dramatique que sert sa voix virtuose et ses talents d’actrice. La fille du clerc Vitek, Krista – la mezzo-soprano française Marie-Andrée Bouchard-Lesieur ardente et primesautière – apprentie chanteuse, est captivée par la diva Emilia Marty tout en flirtant avec le fils du baron Prus Janek – le ténor franco-britannique Florian Panzieri tout en sensibilité à fleur de peau.
Fureur psychologique
Tous ces personnages projettent leurs émotions à chaque instant par la fureur psychologique qu’habite Janacek à transcrire le langage parlé saisi à travers la vérité des affects qu’il dissimule derrière l’intonation de chacun. Ce révélateur de l’état émotionnel momentané des individualités s’avère le plus complexe et méandreux dans le personnage d’Emilia Marty, qui passe de la diva désincarnée et cynique au personnage fantastique d’Elina Makropoulos, femme devenue immortelle qui aspire à mourir. Aušrinė Stundytė réussit avec éclat à incarner la froideur vocale qui se transmue soudain en déploration tragique tandis que la plasticité orchestrale contredit son contenu émotionnel et crée sa propre architectonie sonore dont les arêtes sont parfaitement ciselées par Dennis Russell Davies à la tête de l’Orchestre National de Lille, tranchant.






L’Affaire Makropoulos par Kornél Mundruczó (© Frederic Iovino)

