DANSE — À l’heure du repli sur soi et des écrans qui fragmentent les présences, la chorégraphe Ayelen Parolin rassemble son public au Théâtre National de Bruxelles avec un opus jubilatoire. Entre carnaval, révolte et bain de foule, Irresistible Revolution tient sa promesse et emporte les esprits, comme les corps, en une heure.
Le public belge se souvient peut-être du spectacle déjanté que la chorégraphe avait présenté en 2023 : Zonder, que Classykêo avait couvert et apprécié. Plongée dans l’absurde, portée par un plaisir de la danse en liberté, sans jamais éluder le ridicule, la chorégraphe atteignait alors un degré de « savoir vivre » que l’on retrouve ici.
Carnaval cellulaire
Et quoi de mieux, pour 2026, que d’embrasser le chaos qu’annonce cette année ? Dossiers Epstein, guerres du pétrole, frappes aériennes, menaces nucléaires et j’en passe… Dansons ! Danse insoumise nourrie par le carnaval de Buenos Aires et du corso fleuri (défilé festif d’Amérique latine), la chorégraphie rassemble 12 danseurs dans un moment cathartique. On s’étonne de la diversité, des couleurs, des styles : rien ne se classifie, d’homme à femme, d’ethnie à corps, rien de parfait mais tout au naturel, prêt à exister.

Sur le grand sol blanc rectangulaire de la scène, comme une page blanche prête à être remplie, une ligne surgit. Les danseurs avancent timidement, main dans la main, en formant une diagonale, dans une progression faite de pas de côté, comme si le mouvement lui-même était accidentel, déjà fissuré par des tentatives individuelles, chacun cherchant à imposer sa gestuelle, à s’en extraire sans jamais la rompre. On pense moins à une troupe qu’à une forme de vie en train d’émerger, une avancée cellulaire, et l’image de la boîte de Petri bactérienne s’impose aussitôt : l’observation de corps mis ensemble et l’analyse de leur méthode d’assemblage. Comment se contaminent-ils ?

Liberté, je danse ton nom !
Irresistible Revolution donne précisément à voir cela : un milieu social en train de se construire, nourri par la diversité, par des affinités sociales et créatrices, par des rapprochements parfois imprévisibles qui produisent une forme de cohésion sans jamais effacer les singularités. Les costumes entrent dans la danse comme une déclaration en acte : baskets pour tous, jupes pour certains hommes, couleurs vives qui circulent sans jamais se discipliner, silhouettes qui refusent de se laisser classer. Rien ne s’uniformise, rien ne s’aligne, chaque danseur semble avoir saisi ce qui lui correspond, sans assignation, comme si le goût naissait là, dans le frottement des affinités et du hasard.

Le travail réside ici dans la longueur, dans la résistance du corps à ne pas se vider et à ne pas plier. Irresistible Revolution s’inscrit dans une conception du plaisir comme force politique et comme moteur des dynamiques collectives. Son titre renvoie directement à la notion développée dans Pleasure Activism d’Adrienne Maree Brown, où la joie collective est envisagée comme un espace de libération ouvrant vers de nouvelles potentialités sociales.

Et nous, qu’est-ce qu’on attend ?
Ces corps qui s’agrègent, débordent et se déploient dépassent le spectateur, renvoyé à son insupportable passivité, tout en soupçonnant le plaisir offert par ce lâcher-prise. À l’heure du repli social, Irresistible Revolution affirme un dépassement de soi par l’énergie, par l’acceptation de la folie, par l’abandon des normes du corps et du mouvement ; on en vient à envier les danseurs, à désirer à son tour rejoindre la force positive du groupe.

À Lire également : In the Brain, Last Night the Dance Saved my Life !

