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For Philip Guston : quatre heures et demie pour apprendre à écouter et voir le monde

COMPTE-RENDU – Avec Four Hours and Thirty Minutes, Ann Veronica Janssens et le HERMESensemble transforment à Bozar la monumentale partition For Philip Guston de Morton Feldman en une expérience immersive où le ciel de Bruxelles, les mouvements du public et les sons du quotidien font œuvre.

Météorologies musicales

Quelques jours avant le solstice d’été, Bruxelles avait les yeux tournés vers le ciel. Un croissant de lune suspendu au-dessus de l’horizon qui faisait face à Vénus visible dans les dernières lueurs du soir, une lumière qui refusait obstinément de disparaître.

Le 19 juin, dans la salle Henry Le Bœuf, Morton Feldman faisait exactement la même chose.

Car For Philip Guston n’est pas une œuvre qui avance. C’est une œuvre qui s’attarde sur les traces du temps. Composée en 1984 en mémoire du peintre Philip Guston, disparu quatre ans plus tôt, cette partition monumentale ressemble moins à une narration qu’à un climat : Feldman ne cherche ni la tension ni la résolution. Il ne raconte rien et laisse simplement les sons se muer de manière organique, comme les nuages que le vent déplace lentement sans jamais leur imposer de destination.

Musique au caractère météorologique, l’œuvre de Feldman fait régulièrement appel aux notions d’atmosphère, de densité, de couleur, de transparence et de lumière, autant de mots qui pourraient tout aussi bien décrire le travail d’Ann Veronica Janssens. Depuis plusieurs décennies, l’artiste bruxelloise façonne des sculptures quasi-immatérielles où l’air, la lumière et la perception deviennent les installations et les sources d’effets optiques.

Pour cette nouvelle édition de Staging the Concert, la salle Henry Le Bœuf avait été rendue à sa simplicité première. Les fauteuils du parterre avaient disparu, laissant place à un grand vide

Les trois musiciens du HERMESensemble occupaient l’espace comme de petites présences dispersées dans une immense architecture soudain redevenue visible. Pendant quatre heures et demie, les membres de l’ensemble ont dû habiter cette lenteur, maintenir une concentration méditative, accepter les respirations du public, les ouvertures de portes, les allées et venues permanentes, sans jamais perdre le fil de cette immense architecture sonore. Dans un concert traditionnel, le silence protège les interprètes. Ici, ils acceptaient au contraire de jouer au milieu du monde.

Au fond de la salle, un écran monumental retransmettait en temps réel le ciel de Bruxelles. Rien de spectaculaire, simplement le temps.

Nous vivons dans un monde citadin qui ne supporte plus l’attente, ni le vide qui appellent à la distraction. Nous avons appris à craindre l’immobilité comme autrefois on craignait l’ennui. Le concert classique lui-même participe souvent de cette logique paradoxale. Le silence y est devenu une performance sociale. On tousse en s’excusant. On retient sa respiration. On redoute le froissement d’un programme comme une faute morale. Or, pendant quatre heures et demie, cette fiction du silence parfait se fissurait progressivement, laissant place aux portes qui s’ouvrent, au pas des talons estivaux, des mouvement de va et vient de spectacteur qui, plongés dans le noir tentent le pas léger de s’extraire sans déranger, les respirations, les personnes qui se retrouvent dans le noir, les baisers de retrouvailles entre amis.

Le bruit des hommes et le silence du ciel

Et peu à peu une évidence apparaissait : le silence n’existe pas, c’est un idéal à atteindre par la concentration.

Il n’a jamais existé. Ses longues plages suspendues ne cherchent pas à exclure le monde. Elles l’accueillent. Les bruits involontaires du public cessent alors d’apparaître comme des intrusions. Ils deviennent les témoins de notre propre présence, notre temps d’attention, nos essais à bien faire.  

La musique n’est pas conservée sous verre, mais elle est vécue. À mesure que le ciel de Bruxelles s’assombrissait sur l’écran géant, la salle entière semblait respirer au même rythme que la partition. Dehors, la lune poursuivait son mouvement, et puis les choses se font sans les Hommes, le temps avance.

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