Le Lac des Cygnes en eaux troubles

DANSE – Le théâtre du 13e Art accueille la première mondiale de la nouvelle création de la compagnie hongroise, la Szeged Contemporary Dance Company : Black Swan, version « bal des folles ». Cette relecture audacieuse, par le chorégraphe Tamás Juronics, troque les tutus immaculés et l’ambiance féérique du conte de fées pour les murs d’un asile psychiatrique, où une Odette schizophrène subit toute sorte de sévices.

Fondée en 1987 sous le nom de « Szeged Ballet », la compagnie de danse contemporaine hongroise prend son envol en 1993, sous l’impulsion du tandem Tamás Juronics à la direction artistique et András Echéry-Pataki à la direction exécutive. Rebaptisée « Szeged Contemporary Dance Company », la troupe s’est forgée une identité unique en fusionnant répertoire classique, danse contemporaine et théâtralité, portée par les partitions de compositeurs célèbres tels que Tchaïkovski, Stravinsky, Bartók, Orff ou Eötvös. La compagnie présentera également au 13e Art, à partir du 5 novembre, sa pièce phare qui la fit connaître du grand public « Carmina Burana », créée en 2001. 

Camisoles et électrochocs

Exit le conte de fée et les tutus vaporeux, Black Swan nous plonge dans les méandres psychiques d’Odette, une jeune femme schizophrène, internée dans un asile psychiatrique à la fin du XIXème siècle. L’œuvre coïncide précisément à l’époque de la création du Lac des Cygnes de Tchaïkovski, période où se multiplient les hôpitaux psychiatriques et leurs méthodes de traitement aussi cruelles qu’aberrantes, entre électrochocs, lobotomie et bain d’eau glacée. Dans les décors sinistres de Kàzmér Toth, qui semblent tout droit sortis d’un épisode d’American Horror Story, se dévoile un univers hospitalier glauque et anxiogène : instruments de torture, paravents blancs rouillés, cages, camisoles de force ou encore lits à sangles de cuir. Les éclairages, rappelant la technologie des années 80, peinent à insuffler une once de poésie à ces murs oppressants. Pour la féerie, c’est loupé… Cette lecture audacieuse n’est pas sans rappeler celle de Roméo et Juliette par Matthew Bourne où des adolescents étaient maltraités dans une maison de redressement aux allures d’hôpital.

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Dans ce huis clos étouffant, où on ne voudrait pas passer une seconde, Diletta Savini incarne avec brio une Odette à la dérive. Prisonnière de sa psychose, elle s’évade grâce à son imaginaire, se rêvant reine des cygnes blancs dans un palais somptueux. Sa camisole de force, dont les manches nouées derrière le dos évoquent des ailes brisées de cygnes mutilés, devient le symbole bouleversant de sa métamorphose inachevée : ni tout à fait femme, ni tout à fait cygne, ni saine d’esprit ni folle, elle est une âme suspendue entre la vie et la mort. Notre pauvre Odette dépérit, comme n’importe qui serait enfermé entre ces murs glauques. Clairement on n’est pas dans la version de Noureev, présentée à l’Opéra de Paris mais dans une version dérangeante, assurément pas destiné à un jeune public mais plutôt à un public d’adolescents, accro aux séries B.

© Szeged Contemporary Dance Company
Shutter Island

Autour d’elle gravite une galerie de personnages troublants : l’infirmière en chef, une nonne aux allures maléfiques, le beau gosse interne en médecine, Siegfried, la seule figure bienveillante, qui préfère être gentil envers ses patientes au lieu de les violenter (la base), et face à lui, le redoutable psychiatre en chef Rothbart, partisan de la thérapie barbare et des sévices corporels pour chasser le mal du corps de ses patients comme le ferait un exorciste complètement barré. Les pas de deux d’une violence saisissante voient notre pauvre Odette projetée dans les airs puis au sol, malmenée et ligotée de force à son lit par ce vrai méchant.

Surgit alors Odile (incarnée par la magnifique Letizia Melchiorre), comme une ombre noire qui s’immisce dans les songes d’Odette pour la séparer de son « crush », le beau médecin Siegfried. Elle est représentée par une jeune fille vêtue d’une robe noire venue du monde extérieur. Une sorte de remake de Fight Club – version ballet. C’est ainsi que réalité et fantasme fusionnent, et on ne sait plus qui est qui. Le « bal des folles » se métamorphose alors en « bal des cygnes » avec des scènes de groupes où la danse, ancrée au sol, hésite encore entre classique et contemporain. On aurait souhaité une gestuelle plus tribale, plus viscérale, celle qui vient des tripes à la manière d’Hofesh Schechter dans Clowns, mais la chorégraphie reste prisonnière d’un entre-deux stylistique qui penne à nous émouvoir.

© Szeged Contemporary Dance Company
Métarmorpho-psychose

Le dénouement voit le psychiatre, Rothbart, impuissant face à la folie d’Odette, pleurer la perte de sa patiente, qui complètement lobotomisée, s’est perdue dans ses rêves en devenant définitivement Odile. Bref, une métamorphose tragique qui signe la victoire de la folie sur la raison. 

Cette relecture assez dingue, il faut l’avouer, fait écho aux propres démons d’un Tchaïkovski hanté par la dépression et les pensées suicidaires, ayant vu dans ses cygnes blancs et noirs des projection de son âme tourmentée à des fin thérapeutiques. Mais, alors que dans le ballet classique original la métamorphose en cygne est une forme d’esclavage, cette nouvelle version en fait paradoxalement un acte de libération et de rédemption. Une proposition provocante, qui suggère que la folie peut parfois être plus clémente que la réalité si notre vie est trop dure : mieux vaut régner sur un lac imaginaire que croupir dans un asile psychiatrique. Pour Halloween, on aurait pas choisi mieux. 

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