DANSE – Le Ballet National de Marseille (LA)HORDE présente Après moi, le déluge au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt. Une plongée étouffante dans un monde au bord du gouffre, où des corps fatigués, créatures monstrueuses et vieux schnocks cannibales composent une fresque aussi grandiose qu’anxiogène. Bref une expérience visuelle à vivre.
Quand on va voir un spectacle de (LA)HORDE, on ne sait jamais très bien si l’on va se prendre une claque ou carrément déprimer. Avec Après moi, le déluge, la réponse est un peu des deux.
Pour sa nouvelle création, dans un décor apocalyptique, le collectif marseillais s’attaque à rien de moins qu’aux grands maux contemporains avec treize “danseurs d’alerte” : crises écologiques, domination, héritage, transmission, emprise, violence, cannibalisme, maladie, vieillesse… Bref, le monde va mal. Et pourquoi s’attaquer à un seul sujet quand on peut tous les traiter dans une mise en scène grandiose ?
On le sait, (LA)HORDE ne fait pas dans la demi-mesure : tableaux trash, violence, corps monstrueux, pluie, fumée, trou dans le parquet,… On en prend plein les yeux, parfois au risque d’en perdre le fil conducteur. Ici, le sol lui-même finit par céder et la pluie s’abat sur scène avant que surgisse un onsen (ou plutôt un caveau à l’allure de spa ?), installé dans les égouts, peuplés de vieux schnocks. Une guerre nucléaire serait-elle passée par là ?
Ni Noé, ni refuge : un monde en perdition
On commence par la fin. Derrière un rideau transparent, des corps malades errent, comme contaminés par une fatigue collective. La fatigue ça s’attrape ? Les danseurs chutent, s’agrippent, se soutiennent. Et ils se retrouvent projetés dans une vidéo où nous sommes aussi là. Bref on devient notre propre spectateur face à des zombies sous crack.
La danse cherche à faire ressentir physiquement l’état d’un monde au bord du gouffre. Le mouvement est frontal, brutal, physique. Et pour remonter aux origines du désastre, il faut descendre. Littéralement. Sous le plateau, sous les apparences, dans les bas-fonds de l’humanité. On est vraiment descendus très bas. Et voilà que des vieux schnocks dévorent le corps d’une jeune femme. Sacrifice de la jeunesse ? Malaisant. La scénographie, elle, est impressionnante, rien à redire. Entre les vieux schnocks cannibales dans leurs bains fumants, ou les créatures monstrueuses, mi-loups, mi-humaines, parfois affublées d’une jambe d’éléphant, c’est vrai que ça a de la gueule.
Dominer en prenant soin : peut-on tomber plus bas que ça ?
Derrière toute cette démesure se cache pourtant une question plutôt intéressante, peut-être même la plus intéressante de la pièce : quand on prend soin de l’autre est-ce qu’on ne finit pas aussi par le contrôler ? Si tu le relèves, peux-tu aussi l’empêcher de bouger ? Si tu le protèges, ne risques-tu pas de l’emprisonner dans une prison dorée ? Car ici, oui l’entraide côtoie en permanence l’emprise. Une manière de nous rappeler que même après l’apocalypse, la domination, elle, sera toujours là. Elle est instinctive. Bref l’humanité serait-elle pourrie ? Finalement, dominer, c’est peut-être mieux que dévorer son voisin ?
Pour penser qu’après moi, l’herbe repoussera
C’est dans cette démesure hypnotique que la pièce trouve son souffle. Saisissante et étouffante, c’est certain. Bien sûr on ne ressort pas avec le mode d’emploi pour sauver la planète. On savait déjà que tout était foutu. Désolé, mais pas de happy end. Et à force de regarder l’épuisement du monde, on finit presque par sortir épuisé nous-mêmes. Mais on garde en tête quelques images marquantes comme ce onsen fumant, dans lequel, avouons-le, on aurait presque envie de se glisser… à condition de ne pas se faire dévorer par des vieux schnocks. Un monde apocalyptique, donc. Mais peut-être après moi, après le déluge, l’herbe repoussera.
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Photos © Gaëlle Astier-Perret

