DANSE – Après 20 ans d’absence en France, la compagnie de Jin Xing, la plus célèbre des chorégraphes chinoises, fait son grand retour au Théâtre des Champs-Élysées avec quatre ballets exceptionnels divisé en deux programmes : « Trinity » et « Wild Flowers ». Une occasion de découvrir une troupe talentueuse dans différents registres.
Jin Xing, icône chinoise LGBT+ sur la scène française
Jin Xing, dont le nom signifie « Étoile d’or » s’est imposée comme une véritable icône, tant dans le milieu artistique de la danse que comme leader d’opinion influente en Chine et à travers le monde. Née homme en 1967 à Shenyang, dans le nord-est de la Chine, dans une famille d’origine coréenne, Jin Xing intègre à l’âge de neuf ans l’ensemble de danse militaire de sa ville natale, où elle reçoit une formation d’excellence mêlant ballet classique occidental et danses traditionnelles chinoises. Elle remporte le prix de la meilleure danseuse de Chine à seulement dix-sept ans.

Le « Jin Xing Dance Theatre », principale compagnie de danse contemporaine de Chine, qu’elle a créé en 1999, a conquis les scènes de près de 20 pays sur quatre continents. La troupe, composée de 16 danseurs et danseuses d’élite, s’est distinguée par sa capacité à réinventer les codes de la danse contemporaine occidentale tout en y insufflant l’essence de la culture chinoise, devenant ainsi un ambassadeur culturel prestigieux.
Au-delà de ses talents de danseuse et chorégraphe acclamés, Jin Xing s’est également illustrée comme personnalité médiatique, notamment grâce à son émission télévisée qui a captivé des millions de téléspectateurs entre 2015 et 2017. Connue pour son franc-parler qui lui vaut le surnom de « langue de poison », elle est également la seule personnalité transgenre ayant acquis une telle notoriété dans un pays où la visibilité des personnes LGBT+ reste limitée. D’après un article paru dans Le Monde en décembre 2024, l’artiste serait aujourd’hui réticente à retourner en Chine suite à une controverse survenue dans un de ses spectacles où elle a brandi un drapeau aux couleurs LGBT+.
Partie A –Trinity : la triade chinoise en dialogue avec le monde
Avec Trinity, programme composé de trois ballets signés par des chorégraphes internationaux, la compagnie de Jin Xing offre un panorama où la virtuosité des danseurs chinois sert d’écrin à trois univers différents, sans lien apparent entre eux.
Echo – une émancipation plus technique qu’émouvante
Echo, de la chorégraphe sud-africaine Moya Michael, ouvre le bal. Cette pièce créée en 2013 explore des dynamiques d’un groupe féminin à travers sept danseuses prises dans un rapport constant entre individualité et force du collectif. Emprisonnées d’abord dans un cercle lumineux, elles s’en échappent de temps en temps avant d’y retourner dans un mouvement en perpétuelle élasticité entre le centre et la périphérie. La création sonore de l’artiste chinoise Anyal Zhang déploie tout un univers aquatique qui commence par des bruits de goutes isolées qui tombent, pour finir en déluge, accompagnant l’émancipation progressive de ces sept femmes face au reste du groupe. On y sent l’équilibre difficile entre appartenance communautaire et affirmation de soi. Malgré une réalisation technique irréprochable et une partition sonore captivante, la pièce peine cependant à nous prendre aux tripes, comme si la technicité de la danse maintenait à distance l’émotion brute.

Un Sacre au rythme latino
Depuis sa création tumultueuse en 1913 par Nijinski dans ce même Théâtre des Champs-Élysées, Le sacre du printemps n’a cessé d’inspirer les plus grands noms de la danse contemporaine : Béjart, Bausch, Preljocaj, Waltz… Emanuel Gat, chorégraphe israélien s’inscrit dans cette lignée avec une proposition radicalement décalée, créé en 2004.
Sur un tapis rouge faisant office d’arène sensuelle, Gat opère un renversement spectaculaire : le rituel sacrificiel devient un chassé-croisé amoureux brûlant où la salsa remplace les danses païennes. Trois couples s’enlacent et se déhanchent dans une alchimie parfaite, mais l’œil attentif découvre rapidement le subterfuge : ils ne sont que cinq interprètes (trois femmes et deux hommes) qui s’échangent rapidement leurs partenaires dans un mouvement perpétuel d’une virtuosité déconcertante. Le déséquilibre numérique des interprètes génère une tension dramatique permanente : une danseuse reste toujours en marge, créant un sentiment d’union et de solitude. Les corps s’enlacent et se séparent avec une précision mathématique, revenant invariablement aux mouvements de salsa au centre du rectangle rouge.

Malgré une certaine répétition qui peut friser la lassitude, la virtuosité technique des danseurs est bien là. La sensualité latine de ces corps qui ondulent se marie étrangement bien avec les percussions violentes de Stravinsky. Un pari chorégraphique que personne n’aurait imaginé concluant.
Court mais captivant, ce Sacre nous prouve qu’un chef d’œuvre centenaire peut encore engendrer des lectures radicalement différentes. Un Sacre ensoleillé qui nous donne presque envie de rejoindre les danseurs sur scène. C’est toujours plus sympa de danser la salsa que de se faire sacrifier sur scène…
La transe, langage universel
La dernière pièce de Trinity, Cage Birds, œuvre magnétique d’Arthur Kuggeleyn, chorégraphe et acteur néerlandais, commandée en 2013 par Jin Xing, a enflammé la soirée avec une longue standing ovation bien méritée. Dès le lever du rideau, le public est littéralement happé par la puissance assourdissante d’une bande-son rock signée Christian Meyer, qui sert de socle à cette pièce d’une intensité rare.

Les danseurs font leur entrée progressivement, traversant la scène bouche béante dans un cri silencieux qui évoque immédiatement le célèbre tableau de Munch. Leurs balancements minimalistes mais incessants, maintenus du début jusqu’à la fin, instaurent un état d’hypnose collective dont personne ne peut s’extraire. Une fois de plus, à l’instar des autres pièces du programme, la chorégraphie repose sur la répétition obsessionnelle de mouvements à l’unisson, créant une communion presque mystique entre les interprètes. À intervalles réguliers, un danseur ou un petit groupe tente de s’émanciper de ce corps collectif, avant d’être invariablement réabsorbé dans le mouvement général. Comme le titre le suggère, ces « oiseaux en cage » évoluent dans un espace confiné où toute tentative d’évasion est vouée à l’échec. Il est impossible de sortir du groupe. Le ballet alterne entre expansion et contraction dans une mécanique fascinante qui tient l’audience en apnée.
La pièce offre une métaphore saisissante de la condition humaine, tiraillée entre conformisme social et désir d’émancipation. Les quatorze danseurs chinois déploient une technique et une endurance stupéfiantes dans l’enchaînement de mouvements presque sportifs (squats, jumping jacks, burpees …). Cette pièce hypnotique confirme une fois de plus que la transe, langage universel du corps, transcende toutes les barrières culturelles pour nous toucher droit au cœur.
Partie B – Wild Flowers : floral psychédélique
Le second programme présenté au Théâtre des Champs-Élysées, « Wild Flowers » d’Arthur Kuggeleyn, créée en 2018, constitue la seconde collaboration entre le chorégraphe néerlandais et Jin Xing. Cette œuvre incarne parfaitement l’esprit d’une compagnie qui cherche à « repousser les frontières et s’épanouir en liberté » (« push boundaries away and bloom with freedom »). La pièce nous plonge dans l’univers symbolique des fleurs sauvages, métaphore de cette vitalité obstinée, capable de se frayer un chemin à travers le béton pour imposer leurs couleurs dans un monde terne.

Durant 75 minutes, les seize danseurs de la Jin Xing Dance Theatre investissent l’espace avec une énergie aussi débordante qu’inépuisable. Leurs mouvements ondulants, jamais interrompus, épousent parfaitement les pulsations électriques et envoûtantes composées par Christian Meyer. Loin d’être un simple ballet narratif, « Wild Flowers » déroule une succession d’images saisissantes : danseuses suspendues tête en bas telles des poupées désarticulées, des rangées de danseurs agenouillés arborant des sourires énigmatiques, constellations de corps aux bras déployés évoquant des floraisons soudaines, une femme mystérieuse telle Shiva entourée de cinq hommes qui la vénèrent. Particulièrement impressionnants, ces mouvements de « headbang » où les danseuses, ancrées au sol en position de squat, balancent violemment leurs têtes sur un rythme effréné, leurs magnifiques chevelures fouettant l’air. On ne peut s’empêcher de songer aux séances d’ostéopathie qui suivront inévitablement ces cervicales mises à rude épreuve.

Chaque danseur incarne une fleur sauvage à travers des séquences tantôt en solo, tantôt en « bouquet », luttant contre les éléments naturels pour atteindre son éclosion finale. La chorégraphie alterne habilement entre danses folkloriques chinoises et approches contemporaines avec des mouvements répétitifs rappelant les chorégraphies de Pina Bauch ou du NDT. Les costumes créés par Jin Xing jouent également sur ce contraste entre la rigidité des vestes du début et la fluidité des robes florales qui apparaissent vers la fin.
On pourrait reprocher à la pièce sa durée – certaines séquences répétitives s’étirant parfois excessivement – et reconnaître qu’elle pourrait sembler hermétique aux néophytes de la danse contemporaine. Mais la virtuosité technique de certains interprètes et leurs sourires à la fois séduisants et mystérieux nous entraînent dans une transe hypnotique irrésistible, nous invitant à célébrer cette ode à la résistance et à la liberté.
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« Wild Flowers » transcende ainsi la simple évocation botanique des fleurs sauvages pour devenir une métaphore puissante sur la résilience et la détermination à exister même dans les environnements les plus hostiles sans se soumettre à la médiocrité. Bref un message particulièrement prégnant dans notre monde contemporain et qui ne saurait laisser personne indifférent.

