COMPTE-RENDU – Deux heures de programme (un entracte de dix minutes) et une température hivernale suffisamment convaincante pour rappeler que sa rigueur à Montréal n’est pas une douce légende. Heureusement, le chœur, les guirlandes au balcon et la chaleur humaine se chargent du reste : ici, on va se réchauffer par les harmoniques.
Dès l’entrée, une ambiance toute particulière s’installe : salve d’applaudissements immédiate, choristes vêtus de noir, ponctués d’un détail crocheté orange, et chandelles sorties comme par enchantement portées du bout des doigts. Les jeux de lumière mettent en valeur autant les chanteurs que l’architecture spectaculaire du lieu : l’église Saint-Édouard de Montréal.
Dire beaucoup en peu de mots
À la direction, Sébastien Lachaume propose un geste ample, rond, très engagé physiquement. Les bras dessinent de grands arcs, parfois presque démesurés face à une réponse sonore encore prudente en première partie. Mais le défi est réel : ce chœur à géométrie humaine accepte tous les profils, musiciens comme non-musiciens, et s’attaque à un répertoire exigeant sans chercher la facilité.
Sous la voûte de l’église, la compréhension du texte se dissout parfois dans la réverbération, mais ce flou participe paradoxalement à l’esthétique générale. Le chant privilégie la ligne, la couleur, la matière sonore plutôt que le sens littéral. Plusieurs modes vocaux sont mobilisés (bouche ouverte, bouche fermée) donnant naissance à une atmosphère céleste, aérienne, où l’on écoute davantage avec le corps qu’avec le dictionnaire.
Un programme qui trouve son écho
Le programme, ambitieux, parvient néanmoins à installer une ambiance intimiste malgré l’ampleur du dispositif. Deux œuvres se distinguent particulièrement : O Radix Jesse de Paweł Łukaszewski, pour la densité de son écriture et la profondeur de ses climats, et Alma Redemptoris Mater de Dobrinka Tabakova, dont la douceur et la clarté sonore trouvent un écho idéal sous les voûtes de Saint-Édouard.
Après l’entracte, le chœur revient nettement plus engagé. Les voix gagnent en projection, la cohésion s’affirme, et la direction se fait plus lisible. Les gestes de Lachaume se resserrent pour les passages délicats : mains près de la poitrine, mouvements contenus, avant de s’élargir à nouveau dans les moments d’expansion. L’écoute collective progresse sensiblement, et l’ensemble gagne en assurance.
Les solistes : des chandelles dans la nef
Côté solistes, Émile Pronovost offre son timbre clair et une poésie discrète. Matthieu Mondou et Nicolas Grenon-Godbout proposent des voix texturées à la projection diffuse. Jessie-Ann Armour offre l’une des prestations les plus abouties de la soirée. Après une première phrase un peu hésitante, la ligne vocale se déploie avec une grande élasticité. Le vibrato, volontairement ambigu, dialogue avec la tradition de la voix tremblée des pays de l’Est. Le timbre, cristallin et éthéré, traverse l’espace sans difficulté et s’inscrit pleinement dans l’esthétique du programme.
Un final à la hauteur des voûtes
Malgré quelques signes de fatigue en fin de concert (inévitables dans un programme aussi dense), le public accueille la prestation avec chaleur et offre une standing ovation bien méritée. Beaucoup restent encore quelques minutes après la dernière note, comme pour prolonger l’expérience, admirer l’architecture, ou simplement laisser retomber la réverbération.
Voûtes de l’Est n’est pas un concert confortable, mais il est sincère, engagé et profondément habité. Une soirée où la musique contemporaine trouve sa place dans un lieu chargé d’histoire, et où, l’espace de deux heures, le froid hivernal cède la place à une ferveur collective, ce qui, à Montréal en février, relève déjà d’une petite victoire.
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Photo de Une : © Thomas Courtois – Studio Horatio

