Vision d’Orient à Perpignan

FESTIVAL — Pour son 40ème anniversaire, le Festival de Musique Sacrée de Perpignan célèbre une édition placée sous le signe de « l’Allégresse ». Dans l’Église des Dominicains, Samâ-Ï Alep, la Cosmopolite, imaginé par Emmanuel Bardon et l’Ensemble Canticum Novum, propose un voyage musical au cœur d’une cité-monde d’Orient.

Le projet prend pour point d’ancrage l’Alep du XVIᵉ siècle, carrefour majeur de la Route de la Soie, où circulaient hommes, langues et croyances. De cette ville aux nombreuses strates, l’ensemble retient moins une reconstitution historique qu’un imaginaire : celui d’un espace de coexistence, où traditions ottomanes, arabes, perses, arméniennes et européennes se croisent. Une démarche fidèle à l’esthétique de Canticum Novum, qui privilégie le dialogue des cultures. Laissons les artistes nous conter ces récits de mille et une origines.

Un souk sonore savamment ordonné

Le programme, d’une durée d’environ 80 minutes, s’organise en blocs successifs, construits avec un vrai sens de la progression. Monodies byzantines, chants maronites, poésies soufies, pièces arméniennes et romances séfarades composent une mosaïque dense, colorée par une instrumentation cohérente (oud, kanun, ney, duduk). Ainsi, l’ensemble parvient à dessiner une géographie sonore crédible, malgré l’hétérogénéité des sources : un véritable souk musical où l’on ne se perd jamais complètement.

Dès l’ouverture, la voix d’Emmanuel Bardon, projetée depuis le fond de la nef, capte immédiatement l’attention et installe une forme de théâtralité discrète, mais efficace. Le premier tableau plonge dans une Alep ancienne, convoquant aussi bien Romain le Mélode (un moine-poète byzantin) que des traditions populaires alévites et kurdes. Ensuite, un moment plus intime autour du sacré syriaque, avant que le programme ne déploie pleinement sa logique de métissage : Vierge maronite, romance séfarade et danse ottomane s’enchaînent avec fluidité. Le final arménien, plus rythmé, apporte une conclusion énergique et efficace. Déambulant dans ce souk, figurez-vous des paniers remplis d’épices et une débauche de couleurs…

Une mosaïque vocale

Sur le plan vocal, Emmanuel Bardon s’impose comme le porteur du projet avec un grand dynamisme et une expressivité. Sa voix, chaleureuse et charnue, conserve une stabilité appréciable. Gülay Hacer Toruk, d’abord en retrait, déploie une ligne vocale délicate, une fois sonorisée, joliment ornée de mélismes orientaux souples et maîtrisés.

Bayan Rida, à l’oud et au chant, propose une émission vocale presque parlée, aux graves bien assis mais aux aigus légèrement dissimulés. On remarque également son investissement scénique : ses mains accompagnent le discours musical avec une intention expressive évidente. Cependant, ces gestes, parfois hésitants ou légèrement envahissants, dénotent une certaine tension.

Le kanuniste Spyros Halaris, lors de ses quelques interventions chantées, offre quant à lui une voix très claire et sonore, malgré quelques attaques imprécises et des aigus parfois passés avec une certaine précipitation. Une admirable mosaïque que l’on peut contempler dans un patio ceinturé d’arches et où trône une fontaine de céramique, chacun des solistes venant y apposer un fragment.

Couleurs d’Orient

L’ensemble instrumental est l’un des points forts du concert. Les cordes (fidula, luth, oud) installent un socle chaleureux, tandis que les vents (blul, pakou, ney) insinuent des perspectives plus lointaines, évoquant tour à tour l’Anatolie ou les marges kurdes. Si la phalange tend à couvrir légèrement les voix, les musiciens affinent progressivement leur écoute collective. La cohésion, perceptible dans les regards et la respiration commune, permet de doser les textures avec finesse, entre élans rythmiques et passages plus délicats. On songe à ces danses où les voiles de soie chatoyants virevoltent.

Le public, clairement conquis, salue les artistes avec enthousiasme et obtient un bis participatif. Emmanuel Bardon invite alors l’auditoire à chanter avec lui le refrain de la chanson populaire Hele Hele Ninnaye. Si l’enthousiasme est indéniable, la participation reste discrète : chanter en arménien à l’improviste, même avec la meilleure volonté du monde, n’est pas aisé. Il n’en demeure pas moins que le dépaysement fut complet !

À Lire également : Shiruku, un monde en soie…

Photo de Une : © Michel Aguilar

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