COMPTE-RENDU — Au Dôme de Paris, la RB Dance Company franchit un cap décisif avec The Rise.
Après Stories, la compagnie de Romain Rachline Borgeaud confirme son ambition : faire de la danse un langage total. Mais derrière l’ampleur du spectacle, c’est dans son basculement final que l’œuvre révèle toute sa puissance, car l’antagoniste n’est pas toujours celui qu’on croit…
Le spectacle s’ouvre in medias res sur une esthétique immédiatement lisible : une société
dystopique, des oppresseurs et des opprimés. La chorégraphie est millimétrée, portée par une musicalité omniprésente : piano structurant, rythmiques percussives et une énergie continue, presque suffocante. L’atmosphère s’installe peu à peu…
Quand on aime (trop) les méchants
Les tableaux s’enchaînent avec efficacité : univers industriel, repas mondain, salle de
classe… autant d’images fortes qui construisent un monde. Mais les corps, eux, sont au
cœur du propos : contraints, suspendus, tordus, organisés en lignes, en cercles ou en
diagonales. La danse s’écrit dans une physicalité répétitive et identifiable : percussions des bottes sur le sol, sauts appuyés, regards dirigés vers le bas en seconde pliée, tours suivis de suspensions. Il ne manquerait plus que le thème de Dark Vador !
Une écriture chorégraphique claire, efficace, presque martiale. Mais cette première partie, aussi maîtrisée soit-elle, tend vers une lecture parfois trop simpliste, manichéenne : les méchants d’un côté, les gentils de l’autre. On espère que vous aimez les vilains, parce que nous oui, et on anticipe, sans être encore réellement déstabilisée pour l’instant.

Le côté lumineux du côté obscur ?
Un moment suspendu vient fissurer cette mécanique : les danseurs, prisonniers souterrains, semblent nager vers la surface, dans une respiration poétique, fragile. Les corps se renversent, littéralement — suspendus, tête en bas — et le récit se complexifie brutalement. Le « méchant » n’est plus celui que l’on croyait. Il n’est pas le frère désigné, caricatural dans ses codes visuels. Il est un enfant du peuple, récupéré, façonné par ses bourreaux. Un peu comme le Joker, non ?

Pour lui, les masses devaient rester occupées — trop nombreuses, elles doivent être
contrôlées pour éviter le soulèvement. Mais c’était sans connaître ses origines cachées :
lui-même, s’il n’avait pas été adopté, ferait partie de ces masses qu’il méprise et soumet. Soudain, le spectacle opère un déplacement : les protagonistes cessent de parler d’eux… pour parler de nous. Bon d’acoord, on avoue : on aime bien Severus Rogue.
Ni blanc ni noir, simplement gris
The Rise révèle alors une vérité dérangeante : notre besoin de désigner des méchants
d’une part et notre confort à nous croire du côté des « bons » d’autre part. La scène des journalistes par exemple, qui se délectent du chaos, agit comme un miroir glaçant : fabrication du récit, spectacularisation de la violence, consommation émotionnelle. Le spectateur se retrouve alors complice (on vous voit !).
La seconde moitié s’impose comme un véritable point d’orgue dramaturgique : renversement des rôles, complexification morale, mise en abîme du regard. On ne regarde plus une histoire. On regarde notre manière de regarder les histoires (histoireception !). Bref, The Rise est un spectacle impressionnant, parfois excessif, mais profondément marquant car il nous questionne sur notre rapport au récit, au pouvoir et à la violence. Ça nous a donné envie de revoir quelques films tout ça…

À Lire également : Nôt à la Villette, Shéhérazade dans Squid Game

