COMPTE-RENDU – Fidèle parmi les fidèles du Verbier Festival, Evgeny Kissin donne dans les Alpes suisses un récital à son image : propre, soigné, sans exubérance, et pourtant porteur de tant d’émotions. Allez, « come on » pour un concert de prestige.
Entre eux, il n’y a jamais eu de période « off ». 32 ans que le Verbier Festival existe, et 32 ans qu’Evgeny Kissin est présent chaque été (ou presque) sur les hauteurs du Valais suisse. Il n’y avait donc pas de raison que cela change en cette année 2026, d’autant que le public a plus que jamais des yeux de Chimène pour son pianiste favori, en atteste cette foule massive qui se presse sous la blanche tente des Combins pour assister à un vrai concert de gala. Un concert au menu fourni, en l’espèce : en entrée, une petite sonate (la n°7) de Beethoven ; en plat principal, toute une série de Mazurkas de Chopin ; pour le fromage, quelques notes de Schumann (avec ses très intimes Kreisleriana) ; et en dessert une savoureuse Rhapsodie hongroise de Liszt (la 12ème, et non la 2, certes plus connue). De quoi ravir les sens, assurément, et surtout un sacré défi pianistique !

Mais dès qu’il passe en mode « on », c’est comme si l’instrumentiste au visage élastique s’affranchissait de toute difficulté. Faut-il jouer Presto, donner dans la note bien appuyée, dans le forte percutant, dans le crescendo généreux ? Alors les mains, rapidement, font bien plus qu’actionner les touches : elles gambadent, sautillent, virevoltent sur le clavier, se croisant, se superposant, mais retombant toujours sur leurs pattes, ou plutôt leurs phalanges, pour trouver la juste note et la juste nuance. Et qu’il faille se faire plus dansant, ou plus introspectif et solennel, alors le jeu se met au diapason, le toucher appuyé redevient fine caresse, et des notes éthérées semblent comme voler au-dessus de ce piano devenu davantage qu’un instrument : une fabrique à émotions.
Définitivement, rien n’est donc jamais « out » avec ce musicien bluffant de facilité. Il y a cette justesse, bien sûr, infaillible, cette manière de toujours doser la note avec précision, de parer son phrasé des plus beaux atours. Il y a aussi cette façon de ne jamais tomber dans l’insignifiance, dans le désincarné : ce Liszt, ce Schumann, ce Chopin, toute cette musique parle, elle raconte, et si le pianiste se fend de ses fameux et inimitables mouvements de visage et de bouche, c’est sans doute pour parler à ses mains, en mode « allez, encore un effort, vous tenez le bon bout », et ainsi jouer jusqu’à l’ultime croche avec des manières d’orfèvre et de perfectionniste.

À Verbier, repaires des virtuoses l’été venu, il est donc plus « in » que jamais, cet Evgeny Kissin ovationné par un public qui, au panthéon des grands musiciens, l’a depuis longtemps placé au niveau des sommets environnants.
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© Anne du Chastel

