AccueilA la UneOtello à Liège : l’ombre d’un doute

Otello à Liège : l’ombre d’un doute

COMPTE-RENDU – Sous la direction galvanisante de Francesco Lanzillotta, l’Otello de Verdi traverse le miroir des apparences pour questionner le réel, dans une mise en scène sobre et efficace d’Allex Aguilera.

Créé à la Scala en 1887, Otello est l’avant-dernier opéra de Verdi qu’il acheva à soixante-treize ans, profitant de cet improbable retour au théâtre pour se réinventer et questionner la forme même du genre dont il était le maître en Europe avec Wagner. Ainsi, dans cette nouvelle adaptation d’une pièce de Shakespeare par le Cygne de Busseto, le doute règne, dans une atmosphère ambivalente bien rendue par la mise en scène en clair-obscur d’Allex Aguilera et les décors d’époque de Bruno de Lavenère reconstituant un ténébreux port de Chypre du XVIe siècle.

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© J. Berger-ORW Liège
Derrière la cuirasse

Le doute est d’abord celui d’Otello – magnifique prise de rôle du ténor italien Luciano Ganci, voix souple et généreuse exprimant toute la sensibilité écorchée du personnage. Général vainqueur des Turques, devant assurer l’autorité de Venise à Chypre, il aurait dû rayonner aux côtés de sa femme Desdémone – première fois aussi dans son rôle de la soprano italienne Maria Teresa Leva, voix et présence toute en grâce et élévation morale. Mais une interrogation sur la fidélité de son épouse ronge Otello. Cette jalousie contamine progressivement la totalité de son être, le faisant douter de son identité, lui l’étranger, le Maure de Venise, héros au code d’honneur archaïque d’un temps passé alors qu’une nouvelle ère politique et sociale affleure. Toujours à contretemps, Otello est la figure d’un monde révolu qui sombre, que Verdi empêche même de chanter si ce n’est dans un style vocal ancien.

De la vie des marionnettes

Figure du mal, Iago est le générateur du doute qu’il instille dans l’âme de tous les personnages qu’il côtoie, désagrégeant la réalité pour la transformer en monde des apparences suspectes. Le baryton russe Roman Burdenko impressionne dans l’interprétation de cet enseigne d’Otello qui tisse sa toile retorse pour détruire son maître. Sa voix très expressive exprime avec force le sombre désenchantement de ce personnage à la noirceur inaltérable, notamment dans son Credo dont la métaphysique refuse à l’homme toute vertu, ce dont Stockhausen se souviendra pour la création du Lucifer de son opéra géant Licht. Iago transmet comme un virus l’obscurcissement, la perte du sens commun, la désorientation des personnages, réussissant à mettre constamment un voile sur le réel, dissolvant toute notion de vérité et de vraisemblance. Roderigo, noble vénitien convoitant Desdémone – le ténor macédonien Blagoj Nacoski convaincant en sournois second couteau – va ainsi devenir sa marionnette et provoquer la perte de Cassio – le ténor italien Paride Cataldo, efficace en naïf capitaine vénitien – qu’Otello croira, à tort, amant de Desdémone.

L’Empire des signes

À travers cette opacité des mobiles qui font agir les protagonistes, c’est avant tout Verdi qui doute du mélodrame et le remet en cause, supprimant la transparence traditionnelle des héros pour ouvrir une brèche vers l’avenir dans lequel les signifiants deviennent insondables dans un monde de signes ambigus. Tout le monde doute de tout et de tous, sur une scène parfois recouverte d’un voile de tulle rendant le réel illisible et indécidable. Vaste sculpture sonore annonçant l’avènement ultra contemporain de l’incertitude face au réel et son dédoublement par le virtuel – ici l’univers fantasmatique paranoïaque créé par Iago effaçant une réalité jusqu’alors intangible – Otello surprend par sa modernité, Verdi subvertissant toutes les conventions romantiques.

Francesco Lanzillotta, à la tête de l’Orchestre, du Chœur et de la Maitrise de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, insuffle couleurs et intensité à ce drame de la conscience fragmentée. Les moindres frémissements de l’âme de tous ces personnages désorientés surgissent ici avec vitalité, incarnés autant par la voix que par une matière orchestrale dont la plasticité n’a jamais été aussi finement ciselée par un Verdi allant toujours plus loin dans les vertiges du théâtre et son trouble.

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